mercredi 7 octobre 2026

Les blessures.....

 Certaines blessures ne font pas de bruit .....Il y a quelques mois, j’ai perdu mon amie Marie Jeanne.

Je n’arrive toujours pas vraiment à parler d’elle au passé.

Marie Jeanne, c’était une partie de mon adolescence. Avec trois autres amies, nous avions cette drôle d’habitude de nous retrouver une fois par an.

Une fois par an seulement. C'était pas beaucoup et pourtant, cela suffisait.

Parce que certaines amitiés n’ont pas besoin de se voir tous les jours pour continuer d’exister. Elles traversent les années, les silences, les mariages, les séparations, les bonheurs et les drames.

Nous avions fait nos études ensemble. Nous préparions un diplôme d'infirmière... j'avais dû quitter la maison, être en internat, je ne connaissais personne et nous avions tout de suite formé une équipe soudée...

Elles m'ont soutenue lorsque mon père est mort , huit mois avant l’examen... J'ai dû quitter cet endroit rassurant pour devenir veilleuse de nuit afin d'aider ma mère et ma petite sœur de douze ans à survivre.

À cet âge-là, on devrait penser aux examens, aux amoureux, aux copains, à l’avenir.

Moi, je pensais à la façon dont on allait payer les factures.

La vie m’avait fait grandir beaucoup trop vite. Et elles étaient là.

Elles avaient connu la jeune fille que j’étais avant que la vie ne m’oblige à devenir une femme.

C’est peut-être pour cela que certaines personnes deviennent irremplaçables. Elles ne connaissent pas seulement celle que vous êtes aujourd’hui. Elles connaissent celle que vous avez été.

Et parfois même celle que vous avez dû devenir.

Puis Marie Jeanne est tombée malade. Un cancer du pancréas.

Quelques mots seulement, mais derrière eux, tout un monde qui s'écroule.

Nous sommes allées la voir à l’hôpital avec Monique.

Je me souviens de son regard.

Ce regard qui semblait déjà partir quelque part où nous ne pouvions pas la suivre.

Il y avait encore Marie Jeanne. Son visage, sa voix, sa présence.

Mais quelque chose avait changé. La mort était là.'Pas encore visible pour tout le monde peut-être. Mais nous, nous l’avons sentie.

Et dans ces moments-là, les mots deviennent ridicules.

Qu’est-ce qu’on peut dire à quelqu’un qu’on aime quand on sait que le temps lui échappe ?

« Ça va aller » ? On n’y croit pas.

« Il faut garder espoir » ? On voudrait y croire pour elle.

Alors on reste là. On prend une main. On sourit.

On parle de choses sans importance parce que parler de l’essentiel ferait trop mal.

Monique pleurait sans pouvoir se retenir. Et Marie Jeanne souriait, se remémorant nos frasques, nous rappelant à quel point nous avions eu de la chance d'avoir vécu ces années si proches les unes des autres...

Nous l'avons quittée le cœur gros, elle nous a serré très fort contre elle...

Nous sommes sorties de l’hôpital.

Et dès que la porte s’est refermée derrière nous, Monique s’est effondrée.

Je pensais qu’elle pleurait Marie Jeanne. Elle pleurait aussi autre chose.

Elle m’a raconté que ses deux filles avaient rompu avec elle.

Pas après une dispute. Pas après une trahison. Pas après un événement précis.

Non.

Elles avaient simplement décidé de couper les liens. Ses deux filles. Ses trois petits-enfants.

Une famille qu’elle décrivait comme fusionnelle. Une famille pleine d’amour.

Et soudain, plus rien. Bloquée. Plus de téléphone. Plus de messages.

Plus de petits-enfants.

Le silence.

Elle m’a expliqué que ses filles étaient engagées dans des recherches spirituelles, dans le développement personnel, le coaching de vie.

Elles remettaient beaucoup de choses en question.

Leur enfance. Leurs parents. Leur façon d’avoir été élevées.

Et elles reprochaient notamment à leur mère de ne pas assez « évoluer ».

D’être trop « béni oui-oui ». D’être toujours heureuse.

Cette phrase m’est restée dans la tête.

D’être toujours heureuse.

Comme si le bonheur devait forcément cacher quelque chose.

Comme si une personne qui choisit de voir le beau, de pardonner, de sourire malgré les difficultés, ne pouvait pas être suffisamment lucide.

Comme si souffrir était devenu une preuve de profondeur. Et Monique ne comprenait pas.

Elle ne comprenait plus rien. Elle qui avait toujours donné. Elle qui aimait ses filles. Elle qui aimait ses petits-enfants.

Elle qui n’avait jamais imaginé qu’un jour ses propres enfants pourraient devenir des étrangères....

Elle me regardait avec cette question silencieuse dans les yeux :

« Qu’est-ce que j’ai fait pour qu’elles ne veuillent plus de moi ? »

Et je n’ai pas su répondre. Parce que moi aussi, j’ai connu une rupture.

Moi aussi, je connais cette douleur particulière de voir des liens se défaire sans pouvoir les retenir.

Alors elle pense que je peux comprendre. Elle m’appelle. Elle me parle.

Elle attend peut-être de moi une réponse, une solution, une petite lumière.

Et je me sens terriblement démunie.

Parce que parfois, lorsqu’une personne souffre exactement là où nous avons nous-mêmes souffert, notre expérience ne nous rend pas plus forts.

Elle nous paralyse. On voudrait trouver les bons mots.'Mais il n’y en a pas.

Depuis cette journée à l’hôpital, je pense beaucoup à tout cela.

Au développement personnel.

À la spiritualité.

À cette volonté que nous avons aujourd’hui de comprendre nos blessures, nos parents, notre enfance, nos mécanismes.

Et je crois profondément que ça peut être une bonne chose. J'ai un mari qui cherche depuis plus de cinquante ans. Parce que  comprendre permet parfois de se libérer.

Mais je me demande aussi où se trouve la limite.

À quel moment chercher à comprendre son passé devient-il une manière de condamner ceux qui en faisaient partie ?

Nos parents ont été imparfaits. Ils ont fait des erreurs. Ils ont parfois mal aimé. Ils ont parfois aimé maladroitement.

Mais ils étaient eux aussi des êtres humains avec leurs propres blessures, leurs propres peurs, leurs propres histoires.

Et nous ne sommes pas obligés de leur ressembler. Nous avons le droit de changer. De faire autrement. De construire notre propre vie.

Mais faut-il pour autant effacer ceux qui nous ont précédés ?

Je ne sais pas. Je n’ai pas la réponse.

Je sais seulement que Monique souffre. Et que cette souffrance est réelle.

Je sais aussi qu’une mère peut avoir fait des erreurs et avoir aimé ses enfants de toutes ses forces.

Les deux peuvent être vrais en même temps.

On peut reconnaître les blessures de son enfance sans nier les moments d’amour. On peut comprendre ses parents sans tout leur pardonner.

On peut leur pardonner sans tout excuser.

On peut prendre de la distance sans forcément détruire tous les ponts.

Et surtout... on peut évoluer sans devenir cruel.

Marie Jeanne est partie.

Et pendant que nous essayons d’accepter son absence, Monique doit accepter une autre forme de deuil.

Un deuil sans cercueil.

Celui d’enfants qui sont toujours vivants mais qui ont choisi de ne plus être là.

Je crois que c’est l’une des douleurs les plus difficiles à expliquer. Parce qu’il n’y a pas de dernier adieu. Pas de cérémonie. Pas de « je t’aime » avant de fermer la porte.

Il y a seulement une porte fermée. Et quelqu’un qui attend derrière.

Alors je ne sais toujours pas quoi dire à Monique.

Mais peut-être que finalement, elle n’a pas besoin que je lui dise quoi faire.

Peut-être qu’elle a simplement besoin que quelqu’un reste assis à côté d’elle pendant qu’elle traverse cette tempête.

Qu’on lui rappelle qu’elle est une mère. Qu’elle a aimé. Qu’elle a donné.

Qu’elle n’est pas définie uniquement par les reproches que ses filles portent aujourd’hui sur leur histoire.

Et qu’un jour, peut-être, les portes se rouvriront. Je l’espère.

Parce que la vie nous rappelle parfois brutalement qu’elle ne nous garantit rien.

Marie Jeanne nous l’a rappelé. Son regard à l’hôpital. Nos mains autour des siennes. Nos silences. Cette sensation terrible que le temps était compté.

Et maintenant je me dis :

Pourquoi attendons-nous toujours d’être au bord de perdre quelqu’un pour comprendre l’importance de lui dire qu’on l’aime ?

Pourquoi faut-il parfois une maladie, une mort, une rupture, un silence pour mesurer la valeur d’une présence ?

La vie est courte. Terriblement courte.

Alors oui, je comprends que ses filles cherchent à évoluer. Qu'elles essaient de comprendre leurs blessures..

Mais sans vouloir juger je trouve que c'est un phénomène de mode...Tous ces gourous qui fleurissent sur le net et qui veulent vous apprendre à être heureux... qui vous disent que si vous ne l'êtes pas c'est parce qu'il y a des coupables.. et qu'il faut les supprimer..

Mais faut pas oublier que derrière nos théories, nos prises de conscience et nos grandes découvertes sur nous-mêmes, il y a des êtres humains.

Des mères. Des pères. Des enfants. Des amis.

Des gens imparfaits qui ont parfois fait du mieux qu’ils pouvaient avec ce qu’ils avaient.

Et peut-être que la véritable évolution commence aussi là :

être capable de comprendre sans juger, de s’éloigner sans détruire, de pardonner sans nier, et surtout de continuer à aimer sans exiger que l’autre devienne quelqu’un qu’il n’est pas.

Marie Jeanne, tu me manques. Tes rires me manquent.. Ton bon sens me manque... Ta tendresse me manque...

Et Monique, si un jour tu lis ces mots, j’aimerais simplement que tu saches ceci :

Tu n’as pas besoin d’avoir toutes les réponses aujourd’hui. Tu as seulement besoin de continuer à être toi.

Cette femme lumineuse que je connais. Cette femme qui, malgré les blessures, continue d’aimer. Continue bravement de sourire aux autres..

 Mais je sais aussi qu'il y a  cette femme qui pleure la nuit, qui sort plein de petites maladies liées au stress.. qui perd du poids, qui se voûte sous le poids de reproches qu'elle ne comprend pas... Et qui se lève le matin le sourire aux lèvres pour ne pas inquiéter son mari qu'elle sent fragile et un peu perdu....

 Peut-être que finalement... être encore capable d’aimer après tout ce que la vie nous a fait subir, c' est déjà une très belle forme d’évolution.

Vous savez quoi ? Je suis triste... et j'aimerais avoir toutes les réponses..

Allez une p'tite toile ! Qui n'en est pas une mais qui représente assez bien ce que je pense...