vendredi 6 novembre 2026

Les trucs que personne ne m'avait dits...

Aujourd'hui j'ai envie d'écrire sur tous les trucs qu'on ne m'avait jamais dits... Sur le deuil.... par exemple 

Personne ne m'avait dit que le chagrin ne disparaîtrait pas. Qu'il changerait juste de place.

Au début, il est partout. Il prend toute la place. Il est dans le lit, dans la cuisine, dans la voiture, dans ta tête, dans ton ventre.

Et puis, petit à petit, il déménage. Il devient plus petit. Plus discret. Il va s'installer dans un coin de ta tête, dans une petite boîte, avec une étiquette "à ouvrir avec précaution".

Et tu te dis : "Ça y est, ça va mieux."

Et puis un jour, au supermarché, au rayon des biscuits. Une odeur. Une chanson. Une phrase que quelqu'un dit, exactement comme LUI ou ELLE la disait. Et BAM. La boîte s'ouvre toute seule. Et tu pleures devant une pelote de laine...

Pourquoi une pelote de laine ? Parce que  ma mère crochetait. Elle avait appris toute seule. Personne ne lui avait montré. Elle prenait ce qu'on lui donnait, parce qu'elle n'avait pas les moyens d'acheter des pelotes neuves..

 Dans le temps ( je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître...😂) on détricotait les pulls, ça faisait des boules de laine frisottées qu'on gardait " pour au cas où" et qui atterissaient dans le panier de ma mère... des chutes de laine. Des restes. Un bout de rouge ici, un bout de vert fluo là, un morceau de marron caca, un rose bonbon qui pique les yeux. Et elle, elle prenait tout. Elle ne jetait rien. Elle assemblait.

Résultat : des plaids... comment dire... artistiques. Très artistiques. Genre, si tu les regardais trop longtemps, tu avais un peu mal à la tête.

Des plaids indescriptibles. Inoubliables....

Et les couleurs... On s'est toujours demandé si elle n'était pas un peu daltonienne. Parce que pour mettre du orange avec du violet avec du vert pomme et trouver ça "joli", il fallait quand même un sacré talent. Ou une sacrée liberté.

À l'époque, je trouvais ça moche. Soyons honnêtes : je trouvais ça VRAIMENT moche. J'avais honte, un peu. Quand les copines venaient, je planquais le plaid. Je me disais "mais pourquoi elle ne peut pas faire comme tout le monde, un plaid beige, normal ?"

Et puis elle s'est mise à habiller des poupées. Des espèces de Barbie. Des poupées horribles, avec des robes au crochet, elles aussi, dans les mêmes couleurs improbables. Des robes qui ne ressemblaient à rien, mais qu'elle faisait avec tellement d'amour.

Et le plus fou ? Il y avait des gens qui lui en commandaient ! Des gens qui venaient lui dire : "Tu peux m'en faire une ?" Et elle, toute fière, elle disait oui. Elle se sentait... utile. Douée. Reconnue.

Moi, je ne comprenais pas. Je me disais "mais qui peut vouloir ça ?"

Aujourd'hui, je comprends.

Aujourd'hui, quand je repense à ces plaids, je ne vois plus les couleurs qui piquent. Je vois une femme qui n'avait pas grand-chose, mais qui faisait avec ce qu'elle avait. Qui ne se plaignait pas. Qui prenait des chutes, des restes, des miettes, et qui en faisait quelque chose. Quelque chose de chaud. Quelque chose pour couvrir les autres.

Je vois une femme qui avait appris toute seule, sans tuto, sans YouTube, sans personne pour lui dire "c'est bien". Qui a continué quand même.

Je vois une femme qui habillait des poupées moches avec amour, parce qu'elle aimait faire plaisir. Parce que c'était sa façon à elle de dire "je t'aime", sans le dire.

Et ça m'attendrit. Terriblement.

À tel point que maintenant, c'est moi qui regarde des tutos crochet.

Moi qui trouvais ça moche. Qui planquais les plaids. Moi, je regarde des vidéos de filles qui expliquent "alors, on fait une maille serrée, puis une bride..." Et je me dis "tiens, je pourrais essayer".

Quand ma mère est décédée, je n'ai rien pris de ses créations. Mes 4 sœurs ont récupéré les plaids, les poupées....

Sur le moment, je ne sais pas... Je n'y ai pas pensé. Ou j'étais trop triste pour me battre pour un objet. Je me suis dit "ce ne sont que des choses". Je me suis trompée.

Aujourd'hui, je regrette. Terriblement.

Je regrette de ne pas avoir pris un de ses plaids moches. Celui avec le orange et le violet qui piquaient les yeux. Celui que je planquais quand mes copines venaient. Celui-là, je le voudrais maintenant. Je le mettrais sur mon canapé, en évidence. Je le montrerais à tout le monde. "C'est ma mère qui l'a fait."

Je regrette de ne pas avoir pris une de ses poupées horribles, avec sa robe au crochet qui ne ressemblait à rien. Je la mettrais sur une étagère. Je la regarderais tous les jours.

J'ai juste gardé des pelotes de fil en coton. Et son crochet.

C'est tout ce qu'il me reste. Des pelotes. Et un petit crochet en métal, un peu tordu à force d'avoir servi. Un crochet qui a fait des milliers de mailles. Qui connaît la forme de ses mains.

Tout est dans un tiroir. Au grenier.

De temps en temps, j'ouvre le tiroir. Juste pour regarder. Juste pour toucher.

Je prends une pelote dans mes mains. Elle est douce. Elle sent encore un peu... je ne sais pas. Le renfermé ? La maison ? Elle ? Je ne sais pas si c'est vrai ou si c'est moi qui invente. Mais j'ai l'impression qu'elle sent encore un peu elle.

Je prends son crochet. Je le tiens comme elle le tenait. Enfin, j'essaie. Je n'ai jamais su bien le tenir. Mais je le tiens. Et pendant quelques secondes, c'est comme si elle était là, derrière moi, à me dire "non, pas comme ça, comme ça".

Et puis je referme le tiroir. Doucement. Comme si je refermais quelque chose de fragile.

C'est ça, mon rayon souvenirs. C'est dans un tiroir, dans un souvenir, dans une pelote de laine toute moche qui me fait pleurer de tendresse.

Maman, si tu savais... Tes plaids moches, c'était les plus beaux du monde. Je ne le savais pas à l'époque. Je le sais maintenant.

Et si un jour je fais un plaid, il sera moche, lui aussi. Avec des couleurs qui ne vont pas ensemble. Avec des chutes. Avec de l'amour dedans.

Comme les tiens.

Personne ne m'avait dit que ça serait comme ça. Que le deuil, ce n'était pas une ligne droite. Que c'était des vagues.

Mais personne ne m'avait dit non plus qu'on pouvait faire le deuil de quelqu'un qui est encore vivant.

Ils sont partis. Sans discuter. Sans explication. Sans une vraie dispute, même. Un jour, le lien s'est coupé. Le téléphone ne sonne plus. Les messages restent sans réponse. Les anniversaires passent. Noël passe.

Personne ne m'avait dit que ça existait, ce deuil-là.

Parce que quand quelqu'un meurt, les gens comprennent. Ils viennent, ils t'embrassent, ils te disent "je suis désolée". Il y a un enterrement. Il y a un endroit pour pleurer.

Mais quand tes enfants rompent le lien... il n'y a rien. Pas d'enterrement. Pas de mots. Pas de cérémonie. Juste un silence. Un silence énorme, qui dure des mois, des années.

On ne m'avait pas dit qu'on pouvait être en deuil de ses enfants vivants. Qu'on pouvait pleurer quelqu'un qui respire, qui vit sa vie ailleurs, sans nous. Qu'on pouvait se réveiller la nuit en pensant à eux, en se demandant "qu'est-ce que j'ai fait ? Qu'est-ce que je n'ai pas fait ? Est-ce qu'ils vont bien ? Est-ce qu'ils pensent à moi, parfois ? 

Alors oui, je pleure devant des pelotes de laine parfois. Je pleure pour ma mère, partie. Je pleure pour mes fils, partis autrement. Je pleure pour mes petits-enfants que je ne connais presque plus.

Et puis, parfois, je ris aussi. Parce que la vie, elle continue. Parce que j'ai encore un fils qui est là, d'autres petits enfants. Parce que j'ai encore des gens qui m'aiment. Parce que j'ai encore ce tiroir au grenier, avec le crochet de ma mère, et ses pelotes.

On ne guérit pas. On apprend à vivre avec des trous qui ont la forme des gens qu'on a aimés. Ceux qui sont morts. Et ceux qui sont partis.

Le deuil, ça ne passe pas. Ça déménage. Et parfois, il vient nous rendre visite sans prévenir. On lui ouvre la porte, on pleure un coup, on lui offre un café, et on le laisse repartir.

Allez une p'tite photo.....ma mère aurait adoré les couleurs !