samedi 13 août 2022

un p'tit bout d'enfance !


J'ai 6 ans..je vis dans cette famille de fous, où l'insécurité règne...Je suis une petite brunette avec de grands yeux bleus qui vit enfermée dans une bulle car la réalité m'effraye...j'ai peur de toutes les réactions imprévues que les adultes manifestent...Je ne comprends pas tout à cette époque;.Je sais que mon père est maçon, qu'il ne gagne pas suffisamment pour nous nourrir;..ça, ma mère elle le crie à longueur de journée avec son accent rocailleux de femme corse qui, il n'y a pas encore si longtemps,  ne parlait qu'en patois.. Elle crie parce que sinon il n'entend pas..Il l'entend,  mais lui tourne le dos chaque fois qu'elle l'ouvre, et parfois, la baffe part tellement vite qu'elle n'a pas le temps de se protéger...Aussitôt, elle prend un couteau et le menace, si ce n'est pas un couteau c'est le pique feu...tous les objets qui l'entourent font office d'arme...

Lui, dédaigneux tourne les talons et s'en va se saouler au bistrot du coin....Et c'est là qu'il faut faire attention...Parce qu'elle est tellement en colère que le moindre petit pas de côté attire ses foudres...J'ai 6 ans, je ne comprends pas tout ça..J'ai entendu la colère, la hargne, la claque, le départ de mon père et mon premier réflexe est de me réfugier dans les jupons de ma mère, de la consoler...Mais elle ne veut pas de ma tendresse, elle est encore pleine de ressentiment, et elle m'envoie valdinguer au travers de la pièce...Va rouler des tickets avec tes sœurs! si vous voulez manger demain, vous avez intérêt à rouler vite, votre salaud de père est en train de boire la paye....mes trois sœurs et moi, on file doux....

Pas un mot autour de la table, juste le cliquetis des aiguilles...J'ai 6 ans et je roule des tickets pour les foires...Chaque matin, on emmène à l'usine les vingt milles tickets roulés, et on en reprend autant...On est payé tous les jours, ce qui permet d'acheter le pain, le lait, du jambon parfois...

Je n'ai encore jamais mis les pieds à l'école...Là où on habite c'est trop loin. Il faut faire 2 kms à pieds et ma mère ne veut pas perdre du temps à faire les trajets..Un jour, il y a eu une assistante sociale qui est venue...et qui nous a interrogé sur notre vie..Ma mère derrière elle , nous faisait les gros yeux...C'était pas la première fois qu'elle venait la mère Marcouilloux...Ma mère nous faisait répéter ce qu'on devait lui dire, si vous racontez autre chose vous irez à l'orphelinat qu'elle disait...

C'est quoi un orphelinat ? un endroit où vous serez séparées, battues, sans manger...J'avais tellement peur, que lorsque la mère Marcouilloux arrivait je faisais pipi dans ma culotte. Elle n'est pas encore propre votre dernière ? disait elle hautaine..Si ,disait ma mère, mais il arrive qu'elle ait des petits accidents...

à peine partie, ma mère m'installait sur une chaise devant le lavabo, me donnait le gros savon de Marseille vert et me faisait laver ma culotte...sans un mot....Je lavais, contente d'avoir encore échappé à l'orphelinat..

Un jour, ma mère s'est mise à vomir...J'étais terrifiée de la voir malade, je courrais après mon père afin qu'il fasse quelque chose;..Mais lui, n'en faisait pas façon..ça lui passera disait il, c'est sa méchanceté qui lui sort par la bouche....

J'ai cru pendant des années que si on n'était pas gentil  on vomirait tous nos repas...J'étais toujours sur la réserve, j'évitais tous les conflits...j'avais trop peur de vomir...Et puis, mon père décida que je devais aller à l'école...Démerdez vous, elle a 6 ans elle a l'âge ! Une de mes sœurs travaillait en usine..Chaque matin, elle me casait sur son vélo et elle m'emmenait à l'école...Ce fut la découverte de ma vie ! Je n'avais jamais été à l'école maternelle, je n'avais appris aucune base, j'arrivais en CP comme une page blanche..Et en plus, en cours d'année..

On me donna un cahier, un crayon de papier, un livre, une ardoise avec une craie....La maîtresse me présenta au reste de la classe, et la matinée se passa...Dire que je ne comprenais rien était un euphémisme ! Les enfants avaient déjà 3 mois de cours d'avance .. Mon premier travail fut d'écrire des lignes...de A.....de B....majuscules, minuscules...La langue tirée,  car je ne devais pas dépasser la ligne, j'arrivais avec beaucoup de retard au bout de cette tâche... en plus je ne savais même pas ce que j'écrivais..Pendant ce temps, les autres dessinaient...à la récréation j'étais seule, je ne connaissais personne et personne ne voulait me connaître...

Ensuite, on passa au calcul...avec l'ardoise et la craie...La maîtresse disait : 2+2 vous écrivez la réponse sur l'ardoise, et ne copiez pas les uns sur les autres...Je n'ai rien écris..La directrice qui visitait les classes, vint dans la nôtre...La maîtresse lui parla doucement en me regardant...Je savais que j'avais fait une bêtise et déjà les larmes coulaient sur mes joues...La directrice, Mme Vigne, vint jusqu'à moi et me demanda de la suivre dans son bureau...

"Tu sais que j'ai eu tes sœurs en classe? J'espère que tu seras plus sage qu'elles, car elles étaient très indisciplinées...on a dû les punir souvent ! Tu n'es jamais allée à l'école maternelle ? Je me contentais de dire non avec la tête ! Elle me donna un mouchoir pour essuyer mes joues...

Elle m'expliqua que c'était la mère Marcouilloux qui avait imposé à mon père de me mettre à l'école et que c'était elle qui m'avait inscrite...Jamais, ni ma mère ni mon père ne m'ont accompagnée à l'école, même pas pour faire les présentations. Ma sœur se contentait de me déposer comme un sac de linge sale devant la porte et démerde toi !

Je ne sais pas si tu vas réussir à rattraper ton retard, les autres ont déjà 3 mois d'avance et elles ont fait quelques années de maternelle...Ce que je te propose, si tu le veux, c'est que lors des récréations tu viennes dans ma classe et je te donnerai quelques leçons...je sais que ta sœur te récupère à 17h30 ; si tu le veux tu peux faire une heure de plus avec moi...

Je hochais la tête bien sûr, je ne savais pas trop ce qu'elle voulait dire, mais je ne voulais pas la contrarier...

Commença alors un étrange ballet..un va et vient, matin, après midi et soir chez la directrice...

à 11h30 ma sœur me récupérait, on rentrait manger à la maison et elle me redéposait à 13h30...

Je fis rapidement des progrès ..J'avais du mal en calcul, mais la lecture et l'écriture me passionnaient...Je n'avais aucune mauvaise habitude puisque personne ne m'avait jamais rien appris..Mme Vigne m'a guidée avec fermeté, et souvent pour me récompenser d'un travail bien fait j'avais droit à un bonbon...

Trois mois plus tard, elle m'a dit que c'était fini...J'avais le niveau de la classe..Ma maîtresse lui avait dit que je pouvais continuer seule, avec les autres élèves..J'ai encore pleuré ce jour là...Je me sentais abandonnée..

J'ai terminé mon année en beauté...Je savais lire et écrire..Mais toujours du mal de compter !! ça m'a poursuivi toute ma vie !

Les vacances arrivèrent, on les passait sur la terrasse, à rouler des milliers de tickets..Et puis, une école s'est construite tout près de la maison...En Mars, ma mère qui avait pris beaucoup de poids mit au monde une cinquième petite fille...Personne n'en avait parlé, j'avais surpris une engueulade entre mon père et ma mère...mais je n'en avais pas compris les termes...Il hurlait qu'il n'en voulait pas, qu'elle se démerderait, qu'on avait déjà du mal d'y arriver ;..elle criait : espèce de fumier si tu buvais pas ta paye en compagnie de ta pute on y arriverait mieux...

Et puis, pouf ! Ce bébé est arrivé une nuit...J'ai entendu ma mère hurler...tellement fort, que je suis sortie de ma chambre...Il y avait une dame avec elle, dans la chambre...Mon père buvait dans la cuisine, saoul...j'vais p't'être avoir un garçon qu'il disait...

Je comprenais pas tout ce qui se passait..Et puis, La dame est venue avec un bébé emmailloté dans des langes...C'est une fille qu'elle a dit...et mon père est parti, en pleine nuit, on ne sait où...

et on était toutes là, à regarder ce bébé innocent qui ne savait pas encore dans quelle famille de fous il venait de naître !

On l'a tout de suite détestée...Elle hurlait toutes les nuits, mon père buvait de plus en plus, rentrait dans des colères folles, menaçait ma mère...Jamais il ne s'en est pris à nous...Mais c'était l'insécurité permanente, j'en voulais à ma mère de câliner ce bébé à outrance...Elle n'avait plus le temps de rien...on mangeait sur le pouce, on roulait, on allait à l'école...C'était le seul endroit où je trouvais un peu de tranquillité..Personne ne hurlait..Tout était en ordre, il y avait un programme bien défini qu'on suivait...à la maison, c'était le bordel..Les lessives séchaient partout, les couches jetables n'existaient pas..Ma mère était épuisée, mon père en colère et nous on se faisait toutes petites pour éviter les coups.

Heureusement j'ai découvert la lecture, c'est ce qui m'a sauvée de la folie je pense !

Mon père fuyait de plus en plus la maison et quand il daignait rentrer les cris, les coups pleuvaient...La petite dernière hurlait toujours autant, on se levait le matin les yeux au milieu de la figure...Il arrivait que je m'endorme carrément en classe..

Et puis il y avait les périodes d'accalmie...On ne savait pas pourquoi, à un moment la folie cessait...La vie redevenait presque normale...Ma mère calmait ma sœur à coup de sirop phénergan, qui la faisait enfin dormir des nuits entières, mon père allait au bois, rapportait des champignons, coupait du bois...Souvent c'était quand il ne voyait plus l'autre femme, ma mère se calmait alors et faisait des efforts pour être plus sympa avec lui...C'était presque agréable, mais moi, je continuais à vivre sur la pointe des pieds....toujours dans l'attente de « l'après »...car il y aurait un après, c'était sûr ! Le bonheur, la tranquillité ne durait jamais longtemps, je m'interdisais de m'y habituer...

La situation financière s'était un peu améliorée..En plus de son boulot de maçon, mon père ramonait des cheminées...Tout le monde se chauffait au bois et charbon et il y avait beaucoup de demandes..Il rentrait le soir noir de crasse, prenait un bain et ma mère comptait les sous....

On a pu manger plus de viande,ma mère prenait plaisir à faire rôtir un poulet dans le four...l'après midi, mon père embrochait une saucisse à cuire sur le pique feu et ça dégoulinait de graisse , ça dégageait une odeur merveilleuse...Mon père nous mettait un bout de saucisse grillée dans du pain et ça avait le goût du bonheur...Quand il était du bonne humeur, avec son fusil , planqué derrière les persiennes du balcon, il tirait sur les moineaux....parfois il arrivait à en tuer 5 en une heure...il allait les chercher, ma mère les ébouillantait, on retirait leurs plumes, les vidait, et il les faisait cuire sur la cuisinière...c'était délicieux...Je ne sais pas si c'était les oiseaux qui nous rendaient heureux ou si c'était le fait de les voir complices .. je savourais ces instants mais toujours sur le qui-vive...

Et puis un jour, le bonheur foutait le camp...La maîtresse refaisait surface, ma mère replongeait dans le marasme et la mauvaise humeur...

C'était une vie en dent de scie, une vie où il ne fallait rien attendre car on était toujours déçus..Je me souviens de l'année où il nous a fait miroiter l'achat d'une télévision...Il nous a baratiné avec ça durant des mois...On en parlait autour de la table où on roulait...ça va être super de rouler en regardant la télé ! Tu verras papa, on roulera beaucoup plus vite.....La télé n'est jamais arrivée..on est restés avec ce regret coincé au fond de la gorge..

Et moi, même si j'étais petite, je venais de comprendre que mon père ne disait pas toujours la vérité..Je ne pouvais plus le croire, il n'était pas fiable..Je lui en ai voulu longtemps pour cette sacrée télé !

Ça te gâche une bonne partie de ton avenir ce genre de connerie ! Tu pars dans la vie avec des idées reçues qui empoisonnent tes futures relations..

Et maintenant qu'ils ne sont plus là, mon père et ma mère, je donnerais des années de ma vie pour les revoir, leur dire que même si notre vie n'avait pas été parfaite, c'était quand même bien...Que même s'ils ne savaient pas nous manifester leur tendresse on savait qu'ils nous aimaient..Qu'ils avaient fait de leur mieux avec ce qu'ils avaient...

Allez !! une p'tite toile !

Sherree Valentine - Daines



8 commentaires:

  1. Dur sur l'enfance... Dur dur les regrets !
    Oui tu as raison quoi que l'on fasse au moment dit on pense faire de notre mieux, même si c'est une erreur, on ne pouvait pas le savoir.
    pensées et bises ma Belle

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    1. dur dur les regrets !! c'est plus d'avoir vécu dans la "crainte" qui me fait mal..ça m'a donné très jeune ce sentiment d'insécurité qui est toujours là...Il y a eu des moment d'insouciance, de joie, mais toujours avec l'oeil aux aguets..c'est la vie ! gros bisous !!!

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  2. Quel joli tableau ! Malgré une histoire bien triste !
    Gros bisous Chaouchinette

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    1. une enfance compliquée avec des adultes dépassés ! je suis toujours partagée lorsque j'y pense...mais heureusement je pense à eux avec tendresse et amour !! gros bisous Marine !!

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  3. Bonjour jolie belle ...C'est Passion "la lâcheuse" ...Je suis scotchée devant tout ton texte D'abord parce que l'histoire est difficile , et difficile à écrire aussi. je suis partagée de savoir si cette réalité est vraiment la tienne ou si c'est partiellement imaginé .....On en a souvent parlé mais c'est la première fois que tu parle de violence. Moi aussi, j'ai connu la misère mais jamais la violence; nos parents s'aimaient et leur complicité était visible. ils faisaient front ensemble .
    Bon, sinon, hier c'était cette date que je craignais : nos 52 ans de mariage!!! je suis partie de la maison toute la journée .
    mes jours sont difficiles , ne m'en veux pas de mes silences et de mes absences
    Tu restes ma ''Jolie-Belle'' et je pense à toi
    Bises

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    1. coucou ma belle !! mais non tu n'es pas une lâcheuse et je comprends bien que tu traverses des moments difficiles..surtout ce 52 ème anniversaire ! je sais que ça n'a pas dû être simple...alors, la violence c'était surtout quand il avait bu...il pouvait retourner la table où l'on était en train de manger pour une simple remarque de ma mère...Mes soeurs ont pris des corrections phénoménales, à coup de ceinture, à ne plus pouvoir s'assoir durant des jours...j'ai pris une ou deux raclée, mais en général je m'en sortais bien, car j'étais toujours sur mes gardes...Je ne bougeais pas d'un cil lorsqu'il rentrait du bistrot...Mes soeurs provoquaient, ma mère aussi et lui explosait.. Ma mère s'est mariée trop jeune, 16 ans, un bébé dans la foulée...lui avait 12 ans de plus, militaire...J'ai pas vu beaucoup de complicité entre eux sauf dans les rares moments d'accalmie...un an avant de mourir, il était devenu plus calme,cancer généralisé donc très faible..Ma mère lui a fait payer toutes les années de galère qu'elle avait passé avec lui...
      Voilà ! ce qui me reste encore c'est l'attente de la tuile, de la cata qui va me tomber dessus..toujours sur le qui-vive ! sinon, j'aimerais bien les revoir...c'est qu'il y avait du bon quand même !!!
      Moi aussi je pense fort à toi ! plein de bisous !

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  4. Ton récit est très émouvant, je t'offre ce poème: https://marie-aupaysdesimagesetdesmots.blogspot.com/search/label/Au%20pays%20de%20l%27enfance?updated-max=2019-10-06T13:32:00%2B01:00&max-results=20&start=15&by-date=false

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