Quand j'étais petite dans les années soixante, je m'étonnais toujours d'être pratiquement sans famille, à part nous...mon père, ma mère et mes 4 soeurs...Pas de famille proche, pas d'amis..On était occupés a rouler des tickets tous les jours, les week end; les vacances...Nos voisins recevaient...des cousins, des oncles et tantes, des grands parents ...et nous...personne.
Mon père était maçon et les gens qu'il fréquentait étaient des piliers de bar, des hommes qui bossaient comme lui dans le ciment, dans le froid...Jamais il n'aurait amené ces personnes chez nous...
Je voyais mes copines de classe qui naviguaient les unes chez les autres...Pas nous..et je disais à ma mère : Pourquoi on va jamais chez les autres? Pourquoi tu n'as pas d'amies chez qui on pourrait aller? Ma mère soulevait les épaules et disait qu'on n'avait pas le temps pour l'amitié, pas le temps pour les rencontres...Le temps était précieux il ne fallait pas le gaspiller...et puis, un jour la petite usine qui nous ravitaillait en tickets a eu une panne de machine....
Ma mère est revenue les mains vides, les yeux hagards...on ne roulera pas durant une bonne semaine...Ils ont pas la pièce pour réparer la machine...
Mais qu'est ce qu'on va faire alors? Nous étions, toutes les filles, à la fois réjouies et paumées à l'idée d'avoir du temps...Ma mère tournait en rond, et nous on s'éparpillait dehors...J'ai appris à jouer à la balle au prisonnier;...au facteur n'est pas passé, il passera dans cinq minutes....gling gling le voilà....J'ai appris à jouer aux billes, à jouer aux balles contre le mur, à jouer à la corde...
J'ai eu une amie...qui m'a invitée pour son anniversaire...et ma mère a dit non...On n'a pas de sous pour lui acheter un cadeau..On va pas chez les gens comme ça...."Mais ça fait rien, je peux lui faire un collier de perles, elle sera contente!..."Non...On les connait pas..."Mais c'est mon amie, on va à l'école ensemble, je la connais moi...." Elle a secoué la tête et a encore dit non...
J'ai pleuré le soir dans mon lit...J'ai encore pleurniché le lendemain, essayant de l'attendrir...Mais c'était toujours non...
J'ai dû expliquer à mon amie qu'on avait quelque chose de prévu ce jour là..
Elle habitait tout près, c'était l'été et je me souviens de les avoir regardé en cachette depuis la fenêtre de ma chambre...Sa maman avait fabriqué des guirlandes avec des cartons colorés, il y avait des ballons, une table avec des boissons ...et plein d'amis qui riaient, qui couraient, qui jouaient ...Un gros gâteau au chocolat avec des bougies a cloturé la fête..Je voyais mon amie déballer ses cadeaux...des riens, des bricoles! personne n'était riche dans le quartier...
J'en ai voulu à ma mère...Voulu de ne pas avoir accepté que je sois présente à cette fête...
Un jeudi, alors que nous revenions du marché, nous étions passé près de maison d'une amie de mes parents...Je crevais de soif...Viens maman, allons chez Fernande, je suis sûre qu'elle est là...Je pourrais boire un verre d'eau...
Non ! on ne s'arrête pas...Mais pourquoi? on a encore deux kilomètres à faire et j'ai soif....Elle avait horreur de m'entendre pleurnicher comme elle disait...
Elle m'a chopé le bras , s'est arrétée et m'a dit : "Tu sauras ma fille, qu'on ne dérange pas les gens..On ne va chez eux que si on est invités...C'est une règle de politesse et de savoir vivre...Jamais, tu m'entends, jamais tu ne t'imposes quelque part si tu n'as pas été invitée...
"Mais alors on n'ira jamais nulle part....On ne connait personne...Moi, j'aimerais bien pouvoir aller chez mes amis...comme ça ..pour rien..Juste pour le plaisir de se voir..."
ça ne se fait pas martelait elle ! et si je te prends à le faire c'est la rouste assurée....
Avec le recul, aujourd'hui je me dis que ces paroles de ma mère sont restéees ancrées profondément en moi...J'ai parfaitement intégré le principe...On ne va pas chez les gens, même dans sa famille si on n'est pas invité...
Mes soeurs se sont mariées, ont habité pas loin de chez nous, mais jamais on ne s'est pointées chez elles à l'improviste...Il fallait attendre une invitation...
Je fais pareil avec mes propres enfants...et j'étais tourmentée lorsque mon mari se permettait de passer chez eux sans y avoir été invité..Je traîne cette interdiction depuis tellement longtemps que je suis incapable d'y déroger..
Et s'il m'arrive de me trouver dans le secteur d'un de mes fils ou amie, je téléphone pour savoir "si je peux venir les déranger quelques instants..."
Jamais, au grand jamais, je ne suis passée à l'improviste chez quelqu'un...Même si on me dit...."passe quand tu veux, je suis là..." suis pas fichue de le faire...J'ai toujours la voix de ma mère dans les oreilles qui me serine: "On ne dérange pas les gens !!"...J'ai appris toute ma vie à être invisible, à me faire le plus discrète possible...
Je me demande souvent si mes enfants n'ont pas pris ça pour de l'indifférence? Eux n'ont pas eu ce problème, ils ont été capable de passer, de venir sans que je le leur demande..Ils n'ont donc pas été contaminés !!!
Et c'est tant mieux ! Parce qu'au fond, vouloir un peu de chaleur humaine , ce n'est pas déranger...C'est vivre...C'est aimer..
Allez ! une p'tite toile !! et quelques paroles de ma chanteuse préférée Barbara...
Il a foutu le camp, le temps du lilas,
Le temps de la rose offerte,
Le temps des serments d'amour,
Le temps des toujours, toujours.
Il m'a plantée là, sans me laisser d'adresse.
Il est parti, adieu Berthe.
Si tu le vois, ramène-le moi,
Le joli temps du lilas.
Mariana Baitelu artiste roumaine