J'ai 6 ans..je vis dans cette famille de fous, où l'insécurité
règne...Je suis une petite brunette avec de grands yeux bleus qui
vit enfermée dans une bulle car la réalité m'effraye...j'ai peur
de toutes les réactions imprévues que les adultes manifestent...Je
ne comprends pas tout à cette époque;.Je sais que mon père est
maçon, qu'il ne gagne pas suffisamment pour nous nourrir;..ça, ma
mère elle le crie à longueur de journée avec son accent rocailleux
de femme corse qui, il n'y a pas encore si longtemps, ne
parlait qu'en patois.. Elle crie parce que sinon il n'entend pas..Il
l'entend, mais lui tourne le dos chaque fois qu'elle l'ouvre,
et parfois, la baffe part tellement vite qu'elle n'a pas le temps de
se protéger...Aussitôt, elle prend un couteau et le menace, si ce
n'est pas un couteau c'est le pique feu...tous les objets qui
l'entourent font office d'arme...
Lui, dédaigneux tourne les talons et s'en va se saouler au
bistrot du coin....Et c'est là qu'il faut faire attention...Parce
qu'elle est tellement en colère que le moindre petit pas de côté
attire ses foudres...J'ai 6 ans, je ne comprends pas tout ça..J'ai
entendu la colère, la hargne, la claque, le départ de mon père et
mon premier réflexe est de me réfugier dans les jupons de ma mère,
de la consoler...Mais elle ne veut pas de ma tendresse, elle est
encore pleine de ressentiment, et elle m'envoie valdinguer au travers
de la pièce...Va rouler des tickets avec tes sœurs! si vous voulez
manger demain, vous avez intérêt à rouler vite, votre salaud de
père est en train de boire la paye....mes trois sœurs et moi, on
file doux....
Pas un mot autour de la table, juste le cliquetis des
aiguilles...J'ai 6 ans et je roule des tickets pour les
foires...Chaque matin, on emmène à l'usine les vingt milles tickets
roulés, et on en reprend autant...On est payé tous les jours, ce
qui permet d'acheter le pain, le lait, du jambon parfois...
Je n'ai encore jamais mis les pieds à l'école...Là où on
habite c'est trop loin. Il faut faire 2 kms à pieds et ma mère ne
veut pas perdre du temps à faire les trajets..Un jour, il y a eu une
assistante sociale qui est venue...et qui nous a interrogé sur notre
vie..Ma mère derrière elle , nous faisait les gros
yeux...C'était pas la première fois qu'elle venait la mère
Marcouilloux...Ma mère nous faisait répéter ce qu'on devait lui
dire, si vous racontez autre chose vous irez à l'orphelinat qu'elle
disait...
C'est quoi un orphelinat ? un endroit où vous serez séparées,
battues, sans manger...J'avais tellement peur, que lorsque la mère
Marcouilloux arrivait je faisais pipi dans ma culotte. Elle
n'est pas encore propre votre dernière ? disait elle hautaine..Si
,disait ma mère, mais il arrive qu'elle ait des petits accidents...
à peine partie, ma mère m'installait sur une chaise devant le
lavabo, me donnait le gros savon de Marseille vert et me faisait
laver ma culotte...sans un mot....Je lavais, contente d'avoir encore
échappé à l'orphelinat..
Un jour, ma mère s'est mise à vomir...J'étais terrifiée de la
voir malade, je courrais après mon père afin qu'il fasse quelque
chose;..Mais lui, n'en faisait pas façon..ça lui passera disait il,
c'est sa méchanceté qui lui sort par la bouche....
J'ai cru pendant des années que si on n'était pas gentil
on vomirait tous nos repas...J'étais toujours sur la réserve,
j'évitais tous les conflits...j'avais trop peur de vomir...Et puis,
mon père décida que je devais aller à l'école...Démerdez vous,
elle a 6 ans elle a l'âge ! Une de mes sœurs travaillait en
usine..Chaque matin, elle me casait sur son vélo et elle m'emmenait
à l'école...Ce fut la découverte de ma vie ! Je n'avais jamais été
à l'école maternelle, je n'avais appris aucune base, j'arrivais en
CP comme une page blanche..Et en plus, en cours d'année..
On me donna un cahier, un crayon de papier, un livre, une ardoise
avec une craie....La maîtresse me présenta au reste de la classe,
et la matinée se passa...Dire que je ne comprenais rien était un
euphémisme ! Les enfants avaient déjà 3 mois de cours d'avance ..
Mon premier travail fut d'écrire des lignes...de A.....de
B....majuscules, minuscules...La langue tirée, car je ne
devais pas dépasser la ligne, j'arrivais avec beaucoup de retard au
bout de cette tâche... en plus je ne savais même pas ce que
j'écrivais..Pendant ce temps, les autres dessinaient...à la
récréation j'étais seule, je ne connaissais personne et personne
ne voulait me connaître...
Ensuite, on passa au calcul...avec l'ardoise et la craie...La
maîtresse disait : 2+2 vous écrivez la réponse sur l'ardoise, et
ne copiez pas les uns sur les autres...Je n'ai rien écris..La
directrice qui visitait les classes, vint dans la nôtre...La
maîtresse lui parla doucement en me regardant...Je savais que
j'avais fait une bêtise et déjà les larmes coulaient sur mes
joues...La directrice, Mme Vigne, vint jusqu'à moi et me demanda de
la suivre dans son bureau...
"Tu sais que j'ai eu tes sœurs en classe? J'espère que tu
seras plus sage qu'elles, car elles étaient très
indisciplinées...on a dû les punir souvent ! Tu n'es jamais allée
à l'école maternelle ? Je me contentais de dire non avec la tête !
Elle me donna un mouchoir pour essuyer mes joues...
Elle m'expliqua que c'était la mère Marcouilloux qui avait
imposé à mon père de me mettre à l'école et que c'était elle
qui m'avait inscrite...Jamais, ni ma mère ni mon père ne m'ont
accompagnée à l'école, même pas pour faire les présentations. Ma
sœur se contentait de me déposer comme un sac de linge sale devant
la porte et démerde toi !
Je ne sais pas si tu vas réussir à rattraper ton retard, les
autres ont déjà 3 mois d'avance et elles ont fait quelques années
de maternelle...Ce que je te propose, si tu le veux, c'est que lors
des récréations tu viennes dans ma classe et je te donnerai
quelques leçons...je sais que ta sœur te récupère à 17h30 ;
si tu le veux tu peux faire une heure de plus avec moi...
Je hochais la tête bien sûr, je ne savais pas trop ce qu'elle
voulait dire, mais je ne voulais pas la contrarier...
Commença alors un étrange ballet..un va et vient, matin, après
midi et soir chez la directrice...
à 11h30 ma sœur me récupérait, on rentrait manger à la maison
et elle me redéposait à 13h30...
Je fis rapidement des progrès ..J'avais du mal en calcul, mais la
lecture et l'écriture me passionnaient...Je n'avais aucune mauvaise
habitude puisque personne ne m'avait jamais rien appris..Mme Vigne
m'a guidée avec fermeté, et souvent pour me récompenser d'un
travail bien fait j'avais droit à un bonbon...
Trois mois plus tard, elle m'a dit que c'était fini...J'avais le
niveau de la classe..Ma maîtresse lui avait dit que je pouvais
continuer seule, avec les autres élèves..J'ai encore pleuré ce
jour là...Je me sentais abandonnée..
J'ai terminé mon année en beauté...Je savais lire et
écrire..Mais toujours du mal de compter !! ça m'a poursuivi
toute ma vie !
Les vacances arrivèrent, on les passait sur la terrasse, à
rouler des milliers de tickets..Et puis, une école s'est construite
tout près de la maison...En Mars, ma mère qui avait pris beaucoup
de poids mit au monde une cinquième petite fille...Personne n'en
avait parlé, j'avais surpris une engueulade entre mon père et ma
mère...mais je n'en avais pas compris les termes...Il hurlait qu'il
n'en voulait pas, qu'elle se démerderait, qu'on avait déjà du mal
d'y arriver ;..elle criait : espèce de fumier si tu buvais
pas ta paye en compagnie de ta pute on y arriverait mieux...
Et puis, pouf ! Ce bébé est arrivé une nuit...J'ai entendu
ma mère hurler...tellement fort, que je suis sortie de ma
chambre...Il y avait une dame avec elle, dans la chambre...Mon père
buvait dans la cuisine, saoul...j'vais p't'être avoir un garçon
qu'il disait...
Je comprenais pas tout ce qui se passait..Et puis, La dame est
venue avec un bébé emmailloté dans des langes...C'est une fille
qu'elle a dit...et mon père est parti, en pleine nuit, on ne sait
où...
et on était toutes là, à regarder ce bébé innocent qui ne
savait pas encore dans quelle famille de fous il venait de naître !
On l'a tout de suite détestée...Elle hurlait toutes les nuits,
mon père buvait de plus en plus, rentrait dans des colères folles,
menaçait ma mère...Jamais il ne s'en est pris à nous...Mais
c'était l'insécurité permanente, j'en voulais à ma mère de
câliner ce bébé à outrance...Elle n'avait plus le temps de
rien...on mangeait sur le pouce, on roulait, on allait à
l'école...C'était le seul endroit où je trouvais un peu de
tranquillité..Personne ne hurlait..Tout était en ordre, il y avait
un programme bien défini qu'on suivait...à la maison, c'était le
bordel..Les lessives séchaient partout, les couches jetables
n'existaient pas..Ma mère était épuisée, mon père en colère et
nous on se faisait toutes petites pour éviter les coups.
Heureusement j'ai découvert la lecture, c'est ce qui m'a sauvée
de la folie je pense !
Mon père fuyait de plus en plus la maison et quand il daignait
rentrer les cris, les coups pleuvaient...La petite dernière hurlait
toujours autant, on se levait le matin les yeux au milieu de la
figure...Il arrivait que je m'endorme carrément en classe..
Et puis il y avait les périodes d'accalmie...On ne savait pas
pourquoi, à un moment la folie cessait...La vie redevenait presque
normale...Ma mère calmait ma sœur à coup de sirop phénergan, qui
la faisait enfin dormir des nuits entières, mon père allait au
bois, rapportait des champignons, coupait du bois...Souvent c'était
quand il ne voyait plus l'autre femme, ma mère se calmait alors et
faisait des efforts pour être plus sympa avec lui...C'était presque
agréable, mais moi, je continuais à vivre sur la pointe des
pieds....toujours dans l'attente de « l'après »...car il
y aurait un après, c'était sûr ! Le bonheur, la tranquillité
ne durait jamais longtemps, je m'interdisais de m'y habituer...
La situation financière s'était un peu améliorée..En plus de
son boulot de maçon, mon père ramonait des cheminées...Tout le
monde se chauffait au bois et charbon et il y avait beaucoup de
demandes..Il rentrait le soir noir de crasse, prenait un bain et ma
mère comptait les sous....
On a pu manger plus de viande,ma mère prenait plaisir à faire
rôtir un poulet dans le four...l'après midi, mon père embrochait
une saucisse à cuire sur le pique feu et ça dégoulinait de graisse
, ça dégageait une odeur merveilleuse...Mon père nous mettait un
bout de saucisse grillée dans du pain et ça avait le goût du
bonheur...Quand il était du bonne humeur, avec son fusil , planqué
derrière les persiennes du balcon, il tirait sur les
moineaux....parfois il arrivait à en tuer 5 en une heure...il allait
les chercher, ma mère les ébouillantait, on retirait leurs plumes,
les vidait, et il les faisait cuire sur la cuisinière...c'était
délicieux...Je ne sais pas si c'était les oiseaux qui nous
rendaient heureux ou si c'était le fait de les voir complices .. je
savourais ces instants mais toujours sur le qui-vive...
Et puis un jour, le bonheur foutait le camp...La maîtresse
refaisait surface, ma mère replongeait dans le marasme et la
mauvaise humeur...
C'était une vie en dent de scie, une vie où il ne fallait rien
attendre car on était toujours déçus..Je me souviens de l'année
où il nous a fait miroiter l'achat d'une télévision...Il nous a
baratiné avec ça durant des mois...On en parlait autour de la table
où on roulait...ça va être super de rouler en regardant la télé !
Tu verras papa, on roulera beaucoup plus vite.....La télé n'est
jamais arrivée..on est restés avec ce regret coincé au fond de la
gorge..
Et moi, même si j'étais petite, je venais de comprendre que mon
père ne disait pas toujours la vérité..Je ne pouvais plus le
croire, il n'était pas fiable..Je lui en ai voulu longtemps pour
cette sacrée télé !
Ça te gâche une bonne partie de ton avenir ce genre de
connerie ! Tu pars dans la vie avec des idées reçues qui
empoisonnent tes futures relations..
Et maintenant qu'ils ne sont plus là, mon père et ma mère, je donnerais des années de ma vie pour les revoir, leur dire que même si notre vie n'avait pas été parfaite, c'était quand même bien...Que même s'ils ne savaient pas nous manifester leur tendresse on savait qu'ils nous aimaient..Qu'ils avaient fait de leur mieux avec ce qu'ils avaient...
Allez !! une p'tite toile !
Sherree Valentine - Daines