mardi 30 août 2022

J'ai 3 ans....


Un témoignage trouvé ce matin...et ce rituel est le lot de tellement d'enfants !

J'ai 3 ans  et je suis grande......

J'ai 3 ans je suis grande, je vais à l'école, maman et papa travaillent, je me lève à 6h30 ! J'avale mon bibi en 5 mn et peut-être un biscuit...

Maman m'habille -ou Papa- et je mets mes "adadas", qui courent vite, toute seule : elles ont des scratchs.

Papa caresse ma joue : un ptit câlinou. Il part, il m'aime, il me l'a dit !

Maman cherche ses clés et elle s'énerve ,on est en retard ! Je prends mon doudou et ma susu : trop important !

Il est 7h05 houla, houlala : on a 5 mn de retard. On fonce, j'arrive à la garderie à 7h25. Maman m'embrasse tendrement 1 seconde. Elle m'aime : elle me l'a dit et elle est partie !

Je ne suis pas toute seule ! Non ! Il y a mes copains, mes copines mais on joue pas encore. On a pris nos doudous et susus. Je pleure pas : je suis grande mais Maman me manque déjà, je suis sage.

Sophie me coiffe, Maman a oublié.

Sophie est gentille, elle me câline 1 seconde : il y a pas que moi.

Il est 8h20 : je vais en classe, la maîtresse est là. Je pose doudou et susu : j'en ai plus besoin parce que je suis grande. J'ai 3 ans !

Il y a des livres, des puzzles, le coin dînette, le coin poupée, les constructions... La maîtresse dit : "on range" : il est 8h40.

On va au regroupement et la maîtresse explique le programme, je me rappelle que de la fin.

Je suis un peu triste mais pas le temps pour ça, on est 27 dans la classe et puis c'est l heure du passage aux toilettes. On descend tous ensemble. Je passe devant mon sac -il y a doudou et ma susu dedans- mais non... je suis grande ! J'ai 3 ans !

Je donne la main, j'apprends vite, c’est bien, je cours pas dans le couloir. Sophie chante et sourit. Elle fronce les sourcils, on fait pipi, on ne joue pas avec l'eau, on boit si on a soif et on se lave les mains.

Allez..... on se dépêche ! On retourne en classe et je repasse encore devant doudou et susu. Maman me manque mais non, je vais travailler c’est la maîtresse qui l'a dit. Je vais faire l'atelier peinture avec Sophie, j'aime la peinture mais pas longtemps parce qu'on est 6 à la table. On met les tabliers, on peint, on se lave les mains encore.

Il est 9h30 et la maîtresse dit : "on range" ! On va en motricité.

On se range, la salle est grande et j'ai envie de courir partout mais non, on s'assoit et on écoute.

Il est 9h45 enfin et on fait les animaux : la grenouille, le kangourou, l'ours, le serpent...

C’est fini ! On met les vestes parce que c'est la récréation : il est 10 h ! La maîtresse dit "essaie de la mettre toute seule". C'est dur mais j'essaie : je suis grande, oui, j'ai 3 ans ! Sophie m'aide, elle est gentille !

Il est 10h10, je cours en récréation. Au milieu, je m'arrête, il y a tellement de monde. Je vois la maîtresse, 2 enfants par main , plus de place pour moi ! C’est pas grave, je vais la suivre, peut-être une place se libérera, Maman me manque.

Il est 10h30, la récréation est finie et la maîtresse avec Sophie, tapent des mains. On se range, ça prend du temps, on apprend. La maîtresse crie, Sophie court pour récupérer les enfants qui n'ont pas compris je crois. Moi, je suis rangée, j'ai compris je suis grande, on repasse aux toilettes et tout le tintouin ...

Il est 10h45 Sophie s'en va manger, la maîtresse raconte une histoire, je suis fatiguée, je veux mon doudou et ma susu. Maman me manque de plus en plus.

Il est 11h15 ,Sophie revient : on repasse aux toilettes et tout le tintouin ... Puis, on va à la cantine. On est 48 dans le réfectoire et ça fait un bruit énorme : je n'ai pas très faim, il y a de la salade ! Sophie dit : "on mange, on se dépêche". Il y a le 2ème service, elle débarrasse la salade : ouf, je n’aime pas. Il y a des pâtes : Génial !

Et des légumes dedans... Du rôti de boeuf : c'est dur, je mâche longtemps, les légumes dans les pâtes : je n’aime pas. Sophie dit "on goûte, c'est bon les légumes !". Elle débarrasse ouf, enfin le dessert ! J'adore le dessert, c'est une pomme énorme. Sophie dit "allez on croque, la peau c'est plein de vitamine". Maman, elle enlève la peau et coupe des petits morceaux mais on est trop nombreux ! Je suis fatiguée, je ne finis pas ma pomme : elle est trop grosse et trop dure aussi !

La cantine est finie et il est 12h15 ! On retourne dans la cour Sophie est sur le banc, aujourd'hui j'ai une place à côté d'elle, elle me câline j'en profite.

Il est 12h30. Sophie tape des mains : on va au dortoir, mais avant, on repass aux toilettes et tout le tintouin...

Enfin je retrouve mon doudou et ma susu. J'enlève mes "adadas" toute seule. Oui, elles ont des scratches : je l'ai déjà dit !

Le dortoir est chaud, j'ai mon lit toujours à la même place. Je rentre dans mes draps, Sophie tire les rideaux, met la musique, met les couvertures, allez, on se repose.

Sophie passe sa main dans mes cheveux et je peux dormir : il est 13h.

14h30 : Sophie ouvre les rideaux, "allez on se lève", j'ouvre les yeux, j'ai oublié que je suis à l'école. Je veux encore dormir et je serre mon doudou, il y a du bruit dans le couloir. Sophie aide les enfants pour mettre les chaussures, maîtresse vient dans le dortoir : "allez debout, on pose doudou et susu, on met les chaussures toute seule et on va faire pipi".

Il est 14h45, je suis dans la cour, tout va trop vite autour de moi, ma maîtresse n'est pas dehors, ni Sophie. Des grands viennent me parler, j'ai un peu peur ! Maman me manque terriblement mais moi aussi je suis grande, alors j'attends.

Enfin 15h15, on tape des mains on se range, toilettes et tout le tintouin.

15h30, retour dans la classe, activités autonomes, en gros je fais ce que je veux, sans bruit.

16h00, la maîtresse dit : "on range, on se regroupe, c'est bientôt l'heure". Elle raconte une histoire, Sophie range et nettoie.

16h20, la maîtresse ouvre la porte, mon coeur bat la chamade. Elle appelle les enfants, mais moi ... non ! Ma gorge se serre, je ne suis pas toute seule, Sophie nous prend dans ses bras. On va aller goûter et maman va bientôt arriver : je mange ma compote et mon biscuit.

La maîtresse est partie, Sophie nous laisse jouer sur les structures, j'aime bien. Je fais attention, je suis grande. J'ai 3 ans.

Il est 17h45, Maman arrive. Elle et là ! Mon coeur explose, c'est trop intense.Je me laisse enfin aller, je pleure dans ses bras. Elle m'a tellement manqué. Maman dit "tu es grande, ne pleure pas comme un bébé !". C’est vrai, je viens de passer plus de 10h sans toi !

Le temps de rentrer à la maison il sera déjà 18h. Entre le bain, le repas et la petite histoire, nous aurons bien profité l'une de l'autre et si j'ai de la chance, je verrais peut-être papa avant de m'endormir à 20h30.

Mais tout ça n'a pas d'importance puisque j'ai 3 ans et que je suis grande et que je vais vivre jusqu'à 100 ans .

Sophie ATSEM membre du collectif indépendant ATSEM de France.





mercredi 17 août 2022

Les lapins.....

 

Mon père élevait des lapins . Pas des lapins pour le plaisir, pas des lapins chouchou-bidou, des lapins pour les manger...nous les filles on était de corvée de « patnies »..c'était des grandes feuilles sur tiges dont les lapins raffolaient...y'avait des immenses champs lorsqu'on traversait la route, et on y faisait de belles récoltes...Moi, je cueillais des fleurs...des marguerites, des achillées, des fleurs blanches avec un petit point rouge au milieu....mes sœurs râlaient, mais moi, je me disais que les pauvres bêtes enfermées dans leurs cages méritaient bien quelques fleurs pour le dessert...

Je leur passais les fleurs une à une au travers du grillage....ils avaient l'air d'aimer ça...



C'était moins rigolo quand on devait nettoyer les cages...Une forte odeur d'urine et d'excréments nous montait à la gorge...Mon père nous donnait un coup de main mais c'était souvent les grandes qui le faisaient...Moi, je câlinais les pauvres bêtes qui pour une fois se retrouvaient dans un carton...Elles étaient toutes douces, et ce que j'aimais par-dessus tout c'était les bébés....Parfois, à l'intérieur d'une cage, on trouvait une mère et 4 bébés.....dès qu'ils devenaient grands, mon père les séparait..

Le fumier servait pour enrichir le jardin, et c'est sans doute pour ça que les légumes n'étaient pas mes copains....Je savais ce qu'il y avait dans la terre, et j'ai longtemps pensé que les légumes avaient le goût des excréments..Je refusais catégoriquement de manger ce qui venait du jardin...

Mon père faisait hiver comme été le minestrone avec tous les légumes entiers dans la soupe....C'était l'angoisse pour moi...Je prenais avec la cuillère tout ce qui était jus et petite pâtes, mais les légumes, impossible...C'était tous les soirs le même calvaire! Mon père fulminait, ma mère grondait, et ils me laissaient devant mon assiette longtemps après que tout le monde avait terminé...

Je salais le bouillon avec mes larmes..et puis comme il fallait rouler et que deux mains de plus c'était appréciable, ma mère arrivait en criant, je te la resservirai demain ta soupe, ne crois pas que tu as gagné ! Allez file rouler !

Encore un soir de gagné !! Mais le lendemain soir, une nouvelle soupe s'invitait à notre table ! J'ai détesté ça durant des années...Et maintenant, j'adore ça...Comme je regrette de ne pas avoir apprécié à l'époque !

Et puis, ces lapins que je favorisais avec amour, il y avait un moment où mon père se transformait en bourreau...Il avait un p'tit couteau hyper aiguisé...Le samedi, quand je le voyais aller  au hangar avec cet instrument de malheur, j'avais le ventre noué !

Pas le brun papa ! Hein, ni le gris, et puis, ne tue pas non plus le noir et blanc...Mon père n'entendait même plus ma ritournelle, et moi comme une idiote je le suivais en le suppliant...Il se saisissait du brun, celui qu'au fond de moi je nommais caramel, et je criais , pas lui papa ! Pas lui !

Parfois, il acceptait..Il le remettait dans sa cage, pour en prendre un autre...Non ! Pas lui non plus, et je voyais mon grisou se débattre comme un beau diable...Il le saisissait par les oreilles, mettait un saladier par terre, et d'un coup sec lui arrachait un œil...Le sang se vidait sous les soubresauts du lapin...et moi je pleurais mon grisou...et mon père me disait : « je te donnerai la peau et quand le marchand de peaux de lapins passera il te donnera une pièce... » ça ne me consolait pas …

Je trouvais les adultes bien cruels..

J'assistais après au déshabillage du lapin...Mon père était très habile, quelques entailles, et il tirait la peau d'un coup sec... Peau qu'il mettait à sécher dans le hangar..

Donne moi la cuvette ! Il ouvrait le petit ventre rebondi d'un geste sûr, et les tripes tombaient dedans … ensuite, il laissait le lapin pendu un moment et je devais le suivre pour ce qui était pour moi le comble de l'horreur ! Arrivés dans la cuisine, il rinçait la tripaille et on vidait chaque boyau de son contenu...C'est pas sale qu'il disait ! Les lapins ne mangent que de l'herbe ! C'est peut être pas sale mais ça puait...Une odeur de sang, d'excrément....Allez ! Fait comme moi ! Tu prends un morceau de boyau et tu pousses vers l’extérieur...J'ai jamais réussi à le faire...Le vomi me montait à la bouche !

Ensuite, il faisait tremper le tout dans un saladier d’eau vinaigrée....ça prenait du temps pour faire ça !! Tout ça pour récolter un bol « de filaments » que je n'aurais touché pour rien au monde !

Le soir, c'était le festin...Pour les autres, car pour moi, impossible de manger mon grisou...Les morceaux seraient pour le civet du dimanche, avec le sang recueilli, mais le soir, on mangeait le foie, le cœur, les poumons et les sacrées tripes sautées dans du beurre avec de l'ail et du persil..

Ils ont essayé de m'en faire manger..Je poussais de tels hurlements que les voisins pensaient qu'on m'égorgeait !!! Mes sœurs se régalaient...et moi, 20 ans plus tard, jeune mariée, je faisais cuire à la poêle les mêmes abats que mon père cuisait, sauf les tripes, et c'était un pur délice ..

Le lendemain, c'était les morceaux de lapin que mon père faisait cuire..Avec sa feuille il le découpait soigneusement en petits morceaux...Mettait la tête de coté..Je voyais la langue de mon pauvre grisou qui dépassait, ses dents, l’œil qui lui restait.. la tête c'est pour moi qu'il disait, c'est le meilleur morceau du lapin...

Encore impossible pour moi d'en manger...Je savais que ce serait la sérénade pendant tout le repas..Heureusement, pour manger avec le lapin il avait fabriqué des pâtes...Viens ma fille je te montre !! Il installait un manche à balai en hauteur...Un gros saladier...500g de farine, 5 œufs..et il patouillait l'ensemble pour en faire un pâton qu'il faisait reposer.... Ensuite il étalait finement la pâte, la repliait en plusieurs couches, découpait de fines lanières et dépliait les longues pâtes qu'il mettait à sécher sur le manche à balai...c'était magique ! Et ça, c'était délicieux ! Et parfois, ils ne me houspillaient pas pour manger du lapin...J'avais une grosse assiette de pâtes avec une sauce onctueuse et ça faisait mon bonheur !

Lorsque la peau était sèche on guettait la sonnette du marchand...Il passait dans tout le quartier en criant « Peaux de lapin, y'a rien à vendre ! » drôle de phrase ! Tous les gamins du quartiers se précipitaient avec leurs peaux, parfois on en avait 2 ou 3...il nous donnait 1 franc par peau...Parfois 50 centimes si la peau était abîmée.

1 franc c'est ce qu'on avait quand on roulait mille tickets ! On était riches ! Mon père, magnanime nous laissait les pièces et on faisait des châteaux en Espagne pour savoir comment on les dépenserait...et ça se terminait auprès du marchand ambulant qui vendait des bonbons acidulés...


Allez !! une p'tite toile !!

Irina Kupyrova



samedi 13 août 2022

un p'tit bout d'enfance !


J'ai 6 ans..je vis dans cette famille de fous, où l'insécurité règne...Je suis une petite brunette avec de grands yeux bleus qui vit enfermée dans une bulle car la réalité m'effraye...j'ai peur de toutes les réactions imprévues que les adultes manifestent...Je ne comprends pas tout à cette époque;.Je sais que mon père est maçon, qu'il ne gagne pas suffisamment pour nous nourrir;..ça, ma mère elle le crie à longueur de journée avec son accent rocailleux de femme corse qui, il n'y a pas encore si longtemps,  ne parlait qu'en patois.. Elle crie parce que sinon il n'entend pas..Il l'entend,  mais lui tourne le dos chaque fois qu'elle l'ouvre, et parfois, la baffe part tellement vite qu'elle n'a pas le temps de se protéger...Aussitôt, elle prend un couteau et le menace, si ce n'est pas un couteau c'est le pique feu...tous les objets qui l'entourent font office d'arme...

Lui, dédaigneux tourne les talons et s'en va se saouler au bistrot du coin....Et c'est là qu'il faut faire attention...Parce qu'elle est tellement en colère que le moindre petit pas de côté attire ses foudres...J'ai 6 ans, je ne comprends pas tout ça..J'ai entendu la colère, la hargne, la claque, le départ de mon père et mon premier réflexe est de me réfugier dans les jupons de ma mère, de la consoler...Mais elle ne veut pas de ma tendresse, elle est encore pleine de ressentiment, et elle m'envoie valdinguer au travers de la pièce...Va rouler des tickets avec tes sœurs! si vous voulez manger demain, vous avez intérêt à rouler vite, votre salaud de père est en train de boire la paye....mes trois sœurs et moi, on file doux....

Pas un mot autour de la table, juste le cliquetis des aiguilles...J'ai 6 ans et je roule des tickets pour les foires...Chaque matin, on emmène à l'usine les vingt milles tickets roulés, et on en reprend autant...On est payé tous les jours, ce qui permet d'acheter le pain, le lait, du jambon parfois...

Je n'ai encore jamais mis les pieds à l'école...Là où on habite c'est trop loin. Il faut faire 2 kms à pieds et ma mère ne veut pas perdre du temps à faire les trajets..Un jour, il y a eu une assistante sociale qui est venue...et qui nous a interrogé sur notre vie..Ma mère derrière elle , nous faisait les gros yeux...C'était pas la première fois qu'elle venait la mère Marcouilloux...Ma mère nous faisait répéter ce qu'on devait lui dire, si vous racontez autre chose vous irez à l'orphelinat qu'elle disait...

C'est quoi un orphelinat ? un endroit où vous serez séparées, battues, sans manger...J'avais tellement peur, que lorsque la mère Marcouilloux arrivait je faisais pipi dans ma culotte. Elle n'est pas encore propre votre dernière ? disait elle hautaine..Si ,disait ma mère, mais il arrive qu'elle ait des petits accidents...

à peine partie, ma mère m'installait sur une chaise devant le lavabo, me donnait le gros savon de Marseille vert et me faisait laver ma culotte...sans un mot....Je lavais, contente d'avoir encore échappé à l'orphelinat..

Un jour, ma mère s'est mise à vomir...J'étais terrifiée de la voir malade, je courrais après mon père afin qu'il fasse quelque chose;..Mais lui, n'en faisait pas façon..ça lui passera disait il, c'est sa méchanceté qui lui sort par la bouche....

J'ai cru pendant des années que si on n'était pas gentil  on vomirait tous nos repas...J'étais toujours sur la réserve, j'évitais tous les conflits...j'avais trop peur de vomir...Et puis, mon père décida que je devais aller à l'école...Démerdez vous, elle a 6 ans elle a l'âge ! Une de mes sœurs travaillait en usine..Chaque matin, elle me casait sur son vélo et elle m'emmenait à l'école...Ce fut la découverte de ma vie ! Je n'avais jamais été à l'école maternelle, je n'avais appris aucune base, j'arrivais en CP comme une page blanche..Et en plus, en cours d'année..

On me donna un cahier, un crayon de papier, un livre, une ardoise avec une craie....La maîtresse me présenta au reste de la classe, et la matinée se passa...Dire que je ne comprenais rien était un euphémisme ! Les enfants avaient déjà 3 mois de cours d'avance .. Mon premier travail fut d'écrire des lignes...de A.....de B....majuscules, minuscules...La langue tirée,  car je ne devais pas dépasser la ligne, j'arrivais avec beaucoup de retard au bout de cette tâche... en plus je ne savais même pas ce que j'écrivais..Pendant ce temps, les autres dessinaient...à la récréation j'étais seule, je ne connaissais personne et personne ne voulait me connaître...

Ensuite, on passa au calcul...avec l'ardoise et la craie...La maîtresse disait : 2+2 vous écrivez la réponse sur l'ardoise, et ne copiez pas les uns sur les autres...Je n'ai rien écris..La directrice qui visitait les classes, vint dans la nôtre...La maîtresse lui parla doucement en me regardant...Je savais que j'avais fait une bêtise et déjà les larmes coulaient sur mes joues...La directrice, Mme Vigne, vint jusqu'à moi et me demanda de la suivre dans son bureau...

"Tu sais que j'ai eu tes sœurs en classe? J'espère que tu seras plus sage qu'elles, car elles étaient très indisciplinées...on a dû les punir souvent ! Tu n'es jamais allée à l'école maternelle ? Je me contentais de dire non avec la tête ! Elle me donna un mouchoir pour essuyer mes joues...

Elle m'expliqua que c'était la mère Marcouilloux qui avait imposé à mon père de me mettre à l'école et que c'était elle qui m'avait inscrite...Jamais, ni ma mère ni mon père ne m'ont accompagnée à l'école, même pas pour faire les présentations. Ma sœur se contentait de me déposer comme un sac de linge sale devant la porte et démerde toi !

Je ne sais pas si tu vas réussir à rattraper ton retard, les autres ont déjà 3 mois d'avance et elles ont fait quelques années de maternelle...Ce que je te propose, si tu le veux, c'est que lors des récréations tu viennes dans ma classe et je te donnerai quelques leçons...je sais que ta sœur te récupère à 17h30 ; si tu le veux tu peux faire une heure de plus avec moi...

Je hochais la tête bien sûr, je ne savais pas trop ce qu'elle voulait dire, mais je ne voulais pas la contrarier...

Commença alors un étrange ballet..un va et vient, matin, après midi et soir chez la directrice...

à 11h30 ma sœur me récupérait, on rentrait manger à la maison et elle me redéposait à 13h30...

Je fis rapidement des progrès ..J'avais du mal en calcul, mais la lecture et l'écriture me passionnaient...Je n'avais aucune mauvaise habitude puisque personne ne m'avait jamais rien appris..Mme Vigne m'a guidée avec fermeté, et souvent pour me récompenser d'un travail bien fait j'avais droit à un bonbon...

Trois mois plus tard, elle m'a dit que c'était fini...J'avais le niveau de la classe..Ma maîtresse lui avait dit que je pouvais continuer seule, avec les autres élèves..J'ai encore pleuré ce jour là...Je me sentais abandonnée..

J'ai terminé mon année en beauté...Je savais lire et écrire..Mais toujours du mal de compter !! ça m'a poursuivi toute ma vie !

Les vacances arrivèrent, on les passait sur la terrasse, à rouler des milliers de tickets..Et puis, une école s'est construite tout près de la maison...En Mars, ma mère qui avait pris beaucoup de poids mit au monde une cinquième petite fille...Personne n'en avait parlé, j'avais surpris une engueulade entre mon père et ma mère...mais je n'en avais pas compris les termes...Il hurlait qu'il n'en voulait pas, qu'elle se démerderait, qu'on avait déjà du mal d'y arriver ;..elle criait : espèce de fumier si tu buvais pas ta paye en compagnie de ta pute on y arriverait mieux...

Et puis, pouf ! Ce bébé est arrivé une nuit...J'ai entendu ma mère hurler...tellement fort, que je suis sortie de ma chambre...Il y avait une dame avec elle, dans la chambre...Mon père buvait dans la cuisine, saoul...j'vais p't'être avoir un garçon qu'il disait...

Je comprenais pas tout ce qui se passait..Et puis, La dame est venue avec un bébé emmailloté dans des langes...C'est une fille qu'elle a dit...et mon père est parti, en pleine nuit, on ne sait où...

et on était toutes là, à regarder ce bébé innocent qui ne savait pas encore dans quelle famille de fous il venait de naître !

On l'a tout de suite détestée...Elle hurlait toutes les nuits, mon père buvait de plus en plus, rentrait dans des colères folles, menaçait ma mère...Jamais il ne s'en est pris à nous...Mais c'était l'insécurité permanente, j'en voulais à ma mère de câliner ce bébé à outrance...Elle n'avait plus le temps de rien...on mangeait sur le pouce, on roulait, on allait à l'école...C'était le seul endroit où je trouvais un peu de tranquillité..Personne ne hurlait..Tout était en ordre, il y avait un programme bien défini qu'on suivait...à la maison, c'était le bordel..Les lessives séchaient partout, les couches jetables n'existaient pas..Ma mère était épuisée, mon père en colère et nous on se faisait toutes petites pour éviter les coups.

Heureusement j'ai découvert la lecture, c'est ce qui m'a sauvée de la folie je pense !

Mon père fuyait de plus en plus la maison et quand il daignait rentrer les cris, les coups pleuvaient...La petite dernière hurlait toujours autant, on se levait le matin les yeux au milieu de la figure...Il arrivait que je m'endorme carrément en classe..

Et puis il y avait les périodes d'accalmie...On ne savait pas pourquoi, à un moment la folie cessait...La vie redevenait presque normale...Ma mère calmait ma sœur à coup de sirop phénergan, qui la faisait enfin dormir des nuits entières, mon père allait au bois, rapportait des champignons, coupait du bois...Souvent c'était quand il ne voyait plus l'autre femme, ma mère se calmait alors et faisait des efforts pour être plus sympa avec lui...C'était presque agréable, mais moi, je continuais à vivre sur la pointe des pieds....toujours dans l'attente de « l'après »...car il y aurait un après, c'était sûr ! Le bonheur, la tranquillité ne durait jamais longtemps, je m'interdisais de m'y habituer...

La situation financière s'était un peu améliorée..En plus de son boulot de maçon, mon père ramonait des cheminées...Tout le monde se chauffait au bois et charbon et il y avait beaucoup de demandes..Il rentrait le soir noir de crasse, prenait un bain et ma mère comptait les sous....

On a pu manger plus de viande,ma mère prenait plaisir à faire rôtir un poulet dans le four...l'après midi, mon père embrochait une saucisse à cuire sur le pique feu et ça dégoulinait de graisse , ça dégageait une odeur merveilleuse...Mon père nous mettait un bout de saucisse grillée dans du pain et ça avait le goût du bonheur...Quand il était du bonne humeur, avec son fusil , planqué derrière les persiennes du balcon, il tirait sur les moineaux....parfois il arrivait à en tuer 5 en une heure...il allait les chercher, ma mère les ébouillantait, on retirait leurs plumes, les vidait, et il les faisait cuire sur la cuisinière...c'était délicieux...Je ne sais pas si c'était les oiseaux qui nous rendaient heureux ou si c'était le fait de les voir complices .. je savourais ces instants mais toujours sur le qui-vive...

Et puis un jour, le bonheur foutait le camp...La maîtresse refaisait surface, ma mère replongeait dans le marasme et la mauvaise humeur...

C'était une vie en dent de scie, une vie où il ne fallait rien attendre car on était toujours déçus..Je me souviens de l'année où il nous a fait miroiter l'achat d'une télévision...Il nous a baratiné avec ça durant des mois...On en parlait autour de la table où on roulait...ça va être super de rouler en regardant la télé ! Tu verras papa, on roulera beaucoup plus vite.....La télé n'est jamais arrivée..on est restés avec ce regret coincé au fond de la gorge..

Et moi, même si j'étais petite, je venais de comprendre que mon père ne disait pas toujours la vérité..Je ne pouvais plus le croire, il n'était pas fiable..Je lui en ai voulu longtemps pour cette sacrée télé !

Ça te gâche une bonne partie de ton avenir ce genre de connerie ! Tu pars dans la vie avec des idées reçues qui empoisonnent tes futures relations..

Et maintenant qu'ils ne sont plus là, mon père et ma mère, je donnerais des années de ma vie pour les revoir, leur dire que même si notre vie n'avait pas été parfaite, c'était quand même bien...Que même s'ils ne savaient pas nous manifester leur tendresse on savait qu'ils nous aimaient..Qu'ils avaient fait de leur mieux avec ce qu'ils avaient...

Allez !! une p'tite toile !

Sherree Valentine - Daines