Une petite fiction.. sujet donné par l'homme qui est sur les routes de Compostelle.....
Le village de Valcreux s’arrêtait net après l’église.
Au-delà, la route était étroite, bordée de ronces et de vieux noyers tordus. Tout au bout, derrière une clôture mangée de mousse, vivait Séraphine.
Soixante cinq ans. Le dos encore solide. Les cheveux gris attachés avec un élastique.
Des yeux pâles qui semblaient regarder derrière les gens plutôt qu’en eux.
On disait qu’elle parlait seule. Qu’elle connaissait les plantes capables de guérir… et celles capables de faire mourir une vache en trois jours.
Les enfants du village l’appelaient “la sorcière des noyers”.
Ça l’arrangeait. Moins les gens approchaient, plus elle respirait tranquille.
Sa maison était vieille, basse, couverte d’ardoises noircies. Elle élevait quelques poules, cultivait un immense jardin et vivait avec son chien Vasco, un bâtard noir trouvé dix ans plus tôt au bord d’une départementale.
Le seul homme qui osait monter jusqu’à chez elle sans peur s’appelait Armand Delorme.
L’homme le plus riche du canton. Costumes italiens. Voiture allemande.
Sourire de notaire et âme noire.
Depuis deux ans, il rachetait des terres à bas prix partout autour de Valcreux. Il voulait transformer les collines en résidence de luxe avec spa, golf miniature et “vue authentique sur la campagne”.
Mais au milieu de son futur projet, il y avait la propriété de Séraphine.
Et Séraphine refusait. Toujours.
- Je mourrai ici, avait-elle dit.
- Tout le monde meurt quelque part, avait répondu Delorme avec un sourire.
Le lendemain, Vasco disparut.
Elle le retrouva derrière la grange, raide dans l’herbe humide.... tué d'une balle en plein coeur..
Séraphine ne pleura pas devant les autres.
Mais cette nuit-là, les voisins entendirent un cri traverser les champs comme un animal qu’on égorge.
Puis les poules moururent à leur tour. Empoisonnées...
Ensuite le jardin fut saccagé. Les salades arrachées. Les bocaux explosés contre les murs. Les ruches renversées.
La gendarmerie vint. Constata. Soupira.
Pas de preuves. Toujours pas de preuves.
Delorme, lui, continuait ses visites.
- Vous êtes seule ici, Séraphine. La vie devient compliquée à votre âge.
Elle le regardait sans répondre. Avec cette immobilité étrange qui donnait aux gens envie de partir vite.
Puis arrivèrent les histoires des pompes à chaleur.
Dans tout le département, des commerciaux faisaient signer des devis à des retraités. Ils encaissaient les acomptes, promettaient des aides de l’État… puis disparaissaient.
La télévision locale parlait d’escroqueries massives. Séraphine regardait tout ça en silence.
Un mardi de novembre, un homme sonna chez elle.
Costume bleu. Chaussures trop propres pour la boue du chemin.
Sourire collé au visage.
- Bonjour madame ! Didier Lemaire, société EcoFuture Habitat. Vous êtes éligible à une rénovation énergétique quasi gratuite…
Elle le fixa longuement.
Puis, contre toute attente, elle sourit.
- Entrez donc.
L’homme sembla surpris.
Dans la cuisine, elle lui servit du café dans une tasse ébréchée. Il parla pendant une heure de crédits, d’économies d’énergie et de subventions miraculeuses.
Elle hochait la tête comme une vieille femme dépassée.
- Faudrait voir la grange, dit-elle finalement. Pour la future installation.
Il prit sa mallette et la suivit.
La grange sentait le bois humide et la terre froide. Une seule ampoule pendait au plafond.
- Là, expliqua-t-il en ouvrant son dossier, on pourrait mettre l’unité centrale…
Le coup de pelle lui fracassa le crâne avant la fin de la phrase.
Le bruit fut court. Épais.
L’homme s’écroula sans un cri.
Séraphine resta immobile plusieurs secondes, la pelle entre les mains. Son souffle faisait des petits nuages blancs. Lui ne respirait plus...
Puis elle murmura : c'est pour tous les couillons que tu as arnaqués...
La nuit venue, elle enveloppa le corps dans une bâche, le hissa avec une force étonnante dans le coffre de sa vieille voiture et prit la route des bois.
Chez Delorme, les grilles étaient ouvertes. Il rentrait tard de dîner. Toujours tard.
Séraphine connaissait ses habitudes mieux que lui-même.
Elle déposa le cadavre derrière les hangars du domaine en prenant soin de laisser quelques cadeaux.
Un bouton arraché à une veste de Delorme qu’elle avait récupéré des mois plus tôt lors d’une altercation.
Un foulard portant ses initiales.
Et surtout… un carnet.
Le faux commercial y avait noté plusieurs rendez-vous. Parmi eux, un nom entouré en rouge :
“Armand D. – Terrain Séraphine.” ce mécréant avait fait affaire avec le Delorme afin de la ruiner ...
Le lendemain, un employé découvrit le corps.' L’affaire explosa immédiatement.
La presse locale parla d’un règlement de comptes. Puis d’arnaque. Puis de meurtre prémédité.
La police fouilla chez Delorme.
On retrouva des traces de sang dans un utilitaire. Une pelle récemment nettoyée. Des échanges téléphoniques avec des sociétés douteuses.
Et surtout, Delorme avait été vu plusieurs fois en train de menacer Séraphine publiquement.
Le dossier devint monstrueux. Delorme hurla au complot.
Mais plus il se défendait, plus il paraissait coupable. Même ses avocats semblaient parfois fatigués de l’entendre.
Le procès eut lieu huit mois plus tard. Tout Valcreux était présent.
Séraphine aussi.
Assise au dernier rang.
Manteau noir. Mains croisées.
Les experts parlèrent d’un homicide violent.
Les journalistes évoquèrent la cupidité d’un promoteur prêt à tout.
Le procureur décrivit Delorme comme un prédateur persuadé d’être intouchable.
Quand la condamnation tomba, un silence lourd traversa la salle.
Vingt-cinq ans.
Delorme devint livide.
En quittant le tribunal, les menottes aux poings, il aperçut Séraphine près des marches.
Elle le regardait calmement, un petit sourire au coin des lèvres..
Alors il comprit. Pas totalement. Pas avec des preuves.
Avec quelque chose de plus terrible. .. L’intuition.
- C’était vous… souffla-t-il.
Elle s’approcha assez près pour qu’il sente l’odeur de la terre humide sur son manteau et chuchota...
- Vous auriez dû laisser mon chien tranquille.
Puis elle repartit lentement sous la pluie fine.
À Valcreux, les gens continuèrent de l’éviter.
Mais désormais, quand on prononçait le nom de Séraphine, les voix baissaient encore plus.
Comme si le village avait enfin compris une chose ancienne et sauvage :
Certaines femmes vivent seules parce qu’elles savent parfaitement ce qu’elles sont capables de faire.....
Allez une p'tite toile !!
Peinture d'Andrea Kowch






