samedi 30 mai 2026

Séraphine...

 Une petite fiction.. sujet donné par l'homme qui est sur les routes de Compostelle.....

Le village de Valcreux s’arrêtait net après l’église.

Au-delà, la route était étroite, bordée de ronces et de vieux noyers tordus. Tout au bout, derrière une clôture mangée de mousse, vivait Séraphine.

Soixante cinq ans. Le dos encore solide. Les cheveux  gris attachés avec un élastique.

Des yeux pâles qui semblaient regarder derrière les gens plutôt qu’en eux.

On disait qu’elle parlait seule. Qu’elle connaissait les plantes capables de guérir… et celles capables de faire mourir une vache en trois jours.

Les enfants du village l’appelaient “la sorcière des noyers”.

Ça l’arrangeait. Moins les gens approchaient, plus elle respirait tranquille.

Sa maison était vieille, basse, couverte d’ardoises noircies. Elle élevait quelques poules, cultivait un immense jardin et vivait avec son chien Vasco, un bâtard noir trouvé dix ans plus tôt au bord d’une départementale.

Le seul homme qui osait monter jusqu’à chez elle sans peur s’appelait Armand Delorme.

L’homme le plus riche du canton. Costumes italiens. Voiture allemande.

Sourire de notaire et âme noire.

Depuis deux ans, il rachetait des terres à bas prix partout autour de Valcreux. Il voulait transformer les collines en résidence de luxe avec spa, golf miniature et “vue authentique sur la campagne”.

Mais au milieu de son futur projet, il y avait la propriété de Séraphine.

Et Séraphine refusait. Toujours.

- Je mourrai ici, avait-elle dit.

- Tout le monde meurt quelque part, avait répondu Delorme avec un sourire.

Le lendemain, Vasco disparut.

Elle le retrouva derrière la grange, raide dans l’herbe humide.... tué d'une balle en plein coeur..

Séraphine ne pleura pas devant les autres.

Mais cette nuit-là, les voisins entendirent un cri traverser les champs comme un animal qu’on égorge.

Puis les poules moururent à leur tour. Empoisonnées...

Ensuite le jardin fut saccagé. Les salades arrachées. Les bocaux explosés contre les murs. Les ruches renversées.

La gendarmerie vint. Constata. Soupira.

Pas de preuves. Toujours pas de preuves.

Delorme, lui, continuait ses visites.

- Vous êtes seule ici, Séraphine. La vie devient compliquée à votre âge.

Elle le regardait sans répondre. Avec cette immobilité étrange qui donnait aux gens envie de partir vite.

Puis arrivèrent les histoires des pompes à chaleur.

Dans tout le département, des commerciaux faisaient signer des devis à des retraités. Ils encaissaient les acomptes, promettaient des aides de l’État… puis disparaissaient.

La télévision locale parlait d’escroqueries massives. Séraphine regardait tout ça en silence.

Un mardi de novembre, un homme sonna chez elle.

Costume bleu. Chaussures trop propres pour la boue du chemin.

Sourire collé au visage.

- Bonjour madame ! Didier Lemaire, société EcoFuture Habitat. Vous êtes éligible à une rénovation énergétique quasi gratuite…

Elle le fixa longuement.

Puis, contre toute attente, elle sourit.

- Entrez donc.

L’homme sembla surpris.

Dans la cuisine, elle lui servit du café dans une tasse ébréchée. Il parla pendant une heure de crédits, d’économies d’énergie et de subventions miraculeuses.

Elle hochait la tête comme une vieille femme dépassée.

- Faudrait voir la grange, dit-elle finalement. Pour la future installation.

Il prit sa mallette et la suivit.

La grange sentait le bois humide et la terre froide. Une seule ampoule pendait au plafond.

- Là, expliqua-t-il en ouvrant son dossier, on pourrait mettre l’unité centrale…

Le coup de pelle lui fracassa le crâne avant la fin de la phrase.

Le bruit fut court. Épais.

L’homme s’écroula sans un cri.

Séraphine resta immobile plusieurs secondes, la pelle entre les mains. Son souffle faisait des petits nuages blancs. Lui ne respirait plus... 

Puis elle murmura : c'est pour tous les couillons que tu as arnaqués...

La nuit venue, elle enveloppa le corps dans une bâche, le hissa avec une force étonnante dans le coffre de sa vieille voiture et prit la route des bois.

Chez Delorme, les grilles étaient ouvertes. Il rentrait tard de dîner. Toujours tard.

Séraphine connaissait ses habitudes mieux que lui-même.

Elle déposa le cadavre derrière les hangars du domaine en prenant soin de laisser quelques cadeaux.

Un bouton arraché à une veste de Delorme qu’elle avait récupéré des mois plus tôt lors d’une altercation.

Un foulard portant ses initiales.

Et surtout… un carnet.

Le faux commercial y avait noté plusieurs rendez-vous. Parmi eux, un nom entouré en rouge :

“Armand D. – Terrain Séraphine.” ce mécréant avait fait affaire avec le Delorme afin de la ruiner ...

Le lendemain, un employé découvrit le corps.' L’affaire explosa immédiatement.

La presse locale parla d’un règlement de comptes. Puis d’arnaque. Puis de meurtre prémédité.

La police fouilla chez Delorme.

On retrouva des traces de sang dans un utilitaire. Une pelle récemment nettoyée. Des échanges téléphoniques avec des sociétés douteuses.

Et surtout, Delorme avait été vu plusieurs fois en train de menacer Séraphine publiquement.

Le dossier devint monstrueux. Delorme hurla au complot.

Mais plus il se défendait, plus il paraissait coupable. Même ses avocats semblaient parfois fatigués de l’entendre.

Le procès eut lieu huit mois plus tard. Tout Valcreux était présent.

Séraphine aussi.

Assise au dernier rang.

Manteau noir. Mains croisées.

Les experts parlèrent d’un homicide violent.

Les journalistes évoquèrent la cupidité d’un promoteur prêt à tout.

Le procureur décrivit Delorme comme un prédateur persuadé d’être intouchable.

Quand la condamnation tomba, un silence lourd traversa la salle.

Vingt-cinq ans.

Delorme devint livide.

En quittant le tribunal, les menottes aux poings, il aperçut Séraphine près des marches.

Elle le regardait calmement, un petit sourire au coin des lèvres..

Alors il comprit. Pas totalement. Pas avec des preuves.

Avec quelque chose de plus terrible. .. L’intuition.

- C’était  vous… souffla-t-il.

Elle s’approcha assez près pour qu’il sente l’odeur de la terre humide sur son manteau et chuchota...

- Vous auriez dû laisser mon chien tranquille.

Puis elle repartit lentement sous la pluie fine.

À Valcreux, les gens continuèrent de l’éviter.

Mais désormais, quand on prononçait le nom de Séraphine, les voix baissaient encore plus.

Comme si le village avait enfin compris une chose ancienne et sauvage :

Certaines femmes vivent seules parce qu’elles savent parfaitement ce qu’elles sont capables de faire.....

Allez une p'tite toile !! 

Peinture d'Andrea Kowch 



jeudi 21 mai 2026

Violette....

 William Henry Margetson (1861_1940)


La jeune fille du tableau s’appelait peut-être Lucile. Ou Marie. Ou Violette...

Elle portait une robe légère semée de fleurs bleu pâle, si transparente à certains endroits qu’on voyait ses jolies courbes sans le vouloir... elle le savait et elle en jouait... À côté d’elle, sur un petit guéridon capricieux aux pieds torsadés, un bouquet de pensées ...Petites oreilles indiscrètes et colorées. Les pensées écoutent tout. C’est bien connu.

Derrière elle, un miroir au cadre bleu renvoyait une image légèrement différente. Dans le reflet, son sourire semblait moins sage. Plus dangereux. Comme si le miroir connaissait ses véritables intentions.

Et ses intentions n’étaient pas du tout celles qu’on imaginait.

Elle avait les mains croisées devant elle non par modestie, mais parce qu’elle cachait un petit billet plié en quatre. . Un rendez vous coquin après la longue séance de pose...

Le vase immense rempli de monnaie du pape brillait près derrière elle. Ses fleurs translucides ressemblaient à des pièces anciennes. Lucile les adorait parce qu’elles avaient l’air riches sans valoir un sou. 

Les femmes âgées voyaient en elle « une enfant délicate ». Les hommes y voyaient « un ange ».

Elle se considérait surtout comme une catastrophe élégante.

Car Violette collectionnait les fiançailles ratées avec une grande application. Trois en deux ans. Le premier fiancé était parti avec une comptable. Le second avait découvert qu’elle lisait ses lettres avant lui. Quant au troisième… il avait eu le tort de lui dire :« Une épouse doit être calme. »

Elle avait éclaté de rire si fort qu’un canari était mort de frayeur dans la pièce voisine.

Depuis, elle posait pour des peintres. Cela lui permettait de sourire pendant des heures sans avoir à écouter qui que ce soit.

Le peintre, lui, était tombé amoureux dès le deuxième jour. Évidemment. Ils tombent tous amoureux des filles qui regardent ailleurs.

« Ne bougez plus », disait-il.

Mais Violette bougeait intérieurement sans arrêt.

Elle imaginait des scandales délicieux.. Danser pieds nus sur une table. Boire du champagne jusqu'à l'ivresse....Le plus drôle était ce sourire.

Ce petit sourire malicieux que les visiteurs prenaient pour de la douceur.

Alors qu’il signifiait simplement :

"Vous n’avez aucune idée de ce que je viens de faire avant d’entrer dans cette pièce."

mardi 12 mai 2026

l'Italie


John Michael Cortes 



 

La rue s’étire , paresseuse et vivante à la fois. Entre les façades ocre et les volets délavés, une corde tendue raconte déjà mille histoires. Là-haut, suspendus entre deux immeubles qui se regardent depuis des décennies, des serviettes , des tee-shirts gonflent doucement .

Une femme les accroche un à un, avec une précision tranquille. Ses gestes ont la mémoire des jours répétés..... Elle secoue un tissu encore humide, et l’air s’emplit d’une odeur simple et rassurante : savon, chaleur, promesse de propreté.

En bas, la rue parle. Elle ne sait pas se taire. Naples est une ville vivante...

Un scooter file en laissant derrière lui un bourdonnement impatient. Deux voisins discutent à voix haute, comme si le monde entier devait profiter de leur débat sur la meilleure recette de sauce tomate. 

La femme au linge s’arrête un instant. Elle regarde la rue, respire profondément. Peut-être pense-t-elle à quelqu’un. Peut-être à personne. Le vent joue avec son linge, on dirait des fantômes  qui dansent au-dessus des passants.

Un enfant traverse en courant.... Une fenêtre s’ouvre, une radio chante quelque chose de vieux et de joyeux. L’odeur du café se mêle à celle du linge frais, et tout devient une seule et même chose : une vie ordinaire, mais vivante...

Les murs ont vu des départs, des retours, des colères et des baisers volés. Les cordes à linge ont porté des secrets, des saisons, des étés brûlants et des hivers humides. Et aujourd’hui encore, entre deux immeubles fatigués, une femme suspend un instant de paix coloré...

vendredi 8 mai 2026

Le chapeau jaune....



 Jef Bourgeau (1950)

Elle est là, parfaitement immobile, comme si quelqu’un avait appuyé sur “pause” dans un film d’auteur.

Banquette rouge.

Chapeau jaune éclatant, presque agressif pour les rétines.

Manteau vert pomme, tellement vif qu’il agace les dents...

Devant elle : un café.

À côté : un petit vase avec quelques fleurs . Un serveur s'approche, manifestement il vient encaisser le café...

 Elle est là,  plongée sur son portefeuille.

Elle l’ouvre. Elle regarde. Elle cligne des yeux. Elle regarde encore.

Rien.. pas la moindre pièce, pas le moindre billet..

Elle fouille. Elle tapote, comme si de l’argent pouvait apparaître miraculeusement...

Elle le secoue. Un vieux ticket tombe. Elle le ramasse, le lit.

-“Magnifique… j’ai payé 3,20€ pour un sandwich en 2016. Une époque prospère.”

Le serveur commence à reculer doucement.

Mais elle le rappelle d’un geste théâtral.

- “Attendez. J’ai une solution. Et si je vous laissais mon chapeau en gage ? 

Damien le serveur rougit... il ne sait pas comment faire... s'il doit appeler quelqu'un...

Et un homme apparaît, le patron du café... 

Tu n'en as pas assez d'enquiquiner mes serveurs ? Damien, je vous présente ma fille qui s'amuse à vous faire marcher .... 

Mettez sa note sur mon compte !! La belle enchapeautée ne fera pas la vaisselle !! 



mercredi 6 mai 2026

La vieille....


Peinture d'Antony Williams ...




 Elle est là, assise en silence. Ses cheveux, coupés au carré, encadrent son visage d'un halo blanc. Ils ne brillent pas. On dirait de la neige qui aurait décidé de rester, même au printemps.

Ses yeux… ces yeux bleu délavé, presque transparents, ressemblent à des morceaux de ciel après la pluie, quand les couleurs hésitent à revenir. Ils ne fixent rien vraiment.. Il y a dedans une absence, mais pas vide.

Chaque ride raconte une phrase qu’elle n’a jamais dite. Certaines descendent lentement de ses tempes, d’autres s’accrochent autour de sa bouche pincée, comme si les mots avaient longtemps frappé à la porte sans jamais entrer. Ce n’est pas une bouche dure. C’est une bouche qui a appris à se taire.

Son chemisier à rayures, un peu froissé, un peu oublié, semble appartenir à un autre jour. Peut-être à un dimanche. Peut-être à une époque où quelqu’un lui disait encore : “Ça te va bien, tu es belle”

On pourrait croire qu’elle est perdue.  Mais elle n’est pas perdue. Elle est restée. Restée dans une maison qui n’existe plus. Restée parce qu’elle a tenue une main jusqu’au bout. Elle est seule à présent.. presque sans illusions..

Et puis,  il y a un petit détail, presque invisible...

Au coin de ses lèvres serrées, une hésitation. Pas tout à fait un sourire, mais une mémoire de sourire. Comme si, au fond d’elle, une scène continuait de se rejouer.

Un enfant qui court. Une voix qui l’appelle “maman”. Un été qui ne finissait jamais. La tristesse est là, oui. Elle flotte comme une brume .

Mais sous cette brume, il y a une chaleur. Une tendresse ancienne, intacte, obstinée.

Si on tend l’oreille… la peinture ne pleure pas. Elle se souvient.

dimanche 3 mai 2026

La rêveuse...

 

Peinture de Vittorio Matteo Corcos... Une toile que j'aime beaucoup... dès mon réveil c'est la première chose que je vois... Elle est juste sur le mur en face de mon lit.....

Parfois j'en fais une femme futile, parfois  c'est une rêveuse.. et parfois elle est juste quelqu'un qui regarde les passants...


Elle est là, impeccable.. Une main sous le menton, le regard  perdu dans le vague… Elle donne l'impression de penser à des choses importantes... Elle se dit : 

“Si je reste encore cinq minutes comme ça, quelqu’un va forcément croire que j’ai le cœur brisé… Alors que j’essaie juste de me souvenir si je n'ai pas oublié de nourrir le chat… 

 Elle cultive ce petit air mélancolique. Avoir l’air profonde ... Donner l'illusion....Quelques bouquins posés là, prouvent qu'elle n'est pas futile.... Une femme qui lit est forcément intelligente.. En tout cas c'est ce qu'elle veut faire croire !!

Un homme passe, ralentit. Évidemment. Elle sent le regard. Elle ne bouge pas. Surtout pas. Elle devient une statue. Une œuvre. 

Elle pense :

“Allez, vas-y, admire. Je t’offre  une illusion. Profite. Je suis probablement plus intéressante immobile que si je parlais.

Elle décide de rester encore un peu...Maintenir un air rêveur demande une discipline de fer. Ce n’est pas donné à tout le monde. 

Le temps passe.. elle s'ennuie..

“Bon. Si je me lève maintenant, est-ce que ça fait mystérieux? … ou est-ce que j’ai juste l’air d’avoir des fourmis dans les jambes ?”



vendredi 1 mai 2026

Le trottoir....

 José Manuel Capuletti 1925- 1976.  Espagne


Au premier regard, elle est là. Une femme. Assise sur le trottoir comme si la ville l’avait rejetée ,  sans violence mais sans recours. Ses pieds nus reposent sur le béton froid. Ils racontent la fatigue .

Derrière elle, un châle abandonné. Pas posé, non. Tombé. Comme si elle l’avait laissé glisser sans même s’en rendre compte. Le vent le soulève parfois, juste assez pour donner l’illusion qu’il respire encore.

Le ciel, lui,  est lourd ,  chargé d’une menace qui ne tombe jamais. Les nuages s’entassent ...

Et puis, il y a le chat.

Noir et blanc, parfaitement immobile, à quelques mètres. Il ne regarde pas la femme. Il fixe le sol, ou plutôt ce qui s’y cache. Une souris. Invisible pour nous, mais pas pour lui. 

La femme, elle, ne voit rien de tout cela. Ou peut-être qu’elle voit tout...

Dans cette toile, rien ne bouge vraiment. Et pourtant, tout est sur le point d’arriver.

Le chat va bondir. La pluie va tomber. Quelqu’un va s’asseoir sur le banc.

Ou alors personne ne viendra jamais.

Et la femme… restera là, comme échouée entre deux mondes......