On l’appelait la chambre 18.
Pas par méchanceté , non ... par fatigue. Par manque de bras, de temps, de souffle. Dans le couloir trop long de l’EHPAD Les Tilleuls, les prénoms s’effaçaient comme de la craie sous la pluie. Il restait les numéros, plus simples à retenir quand les journées débordaient.
Avant, elle s’appelait Madeleine. Mais cela, plus personne ne le disait.
Madeleine avait quatre-vingt-six ans et des souvenirs pleins les poches. Des dimanches qui sentaient le poulet rôti, un mari qui sifflotait faux, une fille aux nattes trop serrées. Elle avait été couturière. Ses mains se souvenaient encore des gestes, même quand sa tête hésitait.
Ici, pourtant, ses mains ne servaient plus à rien.
Elle entendait tous les bruits du service....
— La 18 a encore refusé de manger. La 18 n’a pas dormi cette nuit. Il faut changer la 18.
Les jours se ressemblaient tous.. même lumière pâle, même odeur de désinfectant, mêmes voix pressées...On la lavait vite, on la nourrissait vite, on la couchait tôt... Personne n'était méchant, juste débordé...
Et à chaque fois, quelque chose se fissurait un peu plus en elle. De plus en plus elle cherchait son nom comme on cherche une clé perdue.
Parfois il lui revenait, doucement — Ma… de… puis il se s'envolait avant la fin.
Dans sa chambre, il n’y avait plus de téléphone. Trop compliqué, avait-on dit. Plus de photos non plus : elles avaient disparu lors d’un déménagement, ou d’un oubli, ou d’un tri trop rapide.
Sa fille ne venait presque plus. Je travaille beaucoup, maman. Tu comprends…
Madeleine hochait la tête. Elle comprenait tout. Elle comprenait surtout le silence.
Un matin, quelque chose s’est levé en elle. Pas une révolte spectaculaire. Juste une certitude simple, têtue.
Elle ne voulait plus être un numéro. Elle voulait qu’on l’appelle.
Par son nom.
Alors elle a mis sa plus belle robe, son gilet et elle a marché. Le couloir, la porte coupe-feu, le jardin encore humide de rosée. Personne ne l’a vue partir.
Dehors, l’air était frais. Vivant.
Madeleine avançait sans savoir où aller. Chaque pas était une victoire. Les voitures passaient trop vite, le monde semblait immense, mais elle continuait.
Elle ne fuyait pas l’EHPAD. Elle se cherchait elle même....
Je suis quelqu'un se disait elle.... Mais à qui le dire?
Au coin de la rue, elle s'assit sur un banc... Elle pleurait, sans bruit quand une voix s'est adressé à elle...
C'était une aide soignante, pas celle qui courait toujours, pas celle qui soupirait... Une jeune femme aux yeux fatigués mais doux.. Elle la regardait vraiment... Vous êtes de l' EHPAD non? Comment vous appelez vous ?
La vieille dame répondit : chambre 18....
Non ! Ça c'est une chambre, pas un prénom... Moi je m'appelle Clara.. et vous, je suis sûre que vous avez un joli prénom...
À cet instant précis quelque chose s'ouvrit en elle... Madeleine dit elle...
Alors Madeleine, je vais vous raccompagner..
Tout doucement elle l'aida à se lever.. Clara marcha à son rythme, lui décrivant les arbres, le ciel, le monde qui grouillait autour d'elles...
De retour le chiffre 18 brillait toujours, mais quelque chose avait changé... Avant de partir, Clara colla un petit papier sous la plaque... MADELEINE..
Comme ça dit elle, on n'oubliera pas... Elle prit le temps d'aller lire son dossier.. Elle apprit que Madeleine avait été couturière... Un jour elle alla la voir avec une boîte trouvée dans la réserve..
- Regardez ce que j'ai trouvé ? Quelqu'un l'avait mise de côté..
À l'intérieur, des boutons anciens, des bobines, une petite paire de ciseaux...
Les mains de Madeleine tremblèrent, mais elles savaient... Elle touchait du bout des doigts tout ce qui avait fait sa vie..
Vous voyez, votre mémoire est encore là.. Elle habite toujours vos mains...
Madeleine souriait, elle était reconnue...on ne s'adressait plus à un lit, plus à un dossier..on s'adressait à elle : MADELEINE...
Les jours suivants quelque chose changea dans l'établissement.. Un matin, les résidents découvrirent de nouvelles plaques sur les portes.. Sous les numéros froids apparaissaient, écrit en lettres rondes :
Madeleine : chambre 18
Lucien : chambre 8
Aïcha : chambre 22
Et ce jour là, même si le personnel manquait toujours, même si le temps courait trop vite, les résidents étaient devenus autre chose que des chiffres.. parfois cela suffit pour rester humain..
Le couloir semblait respirer autrement...on ne disait plus : La 18 déambule, mais Madeleine aimerait se promener...
On la saluait par son prénom, même si elle ne se souvenait plus de tout , elle savait une chose essentielle... elle n'était plus un numéro.. elle était un prénom, une histoire... une personne.. vivante
Parfois Clara passait le soir quand le bâtiment se calmait enfin.. Elle s'asseyait quelques minutes au bord du lit...
-Racontez moi votre mari.. vous savez celui qui sifflait faux..
Elles riaient..
Certaines nuits, Madeleine appelait.. Elle ne savait plus pourquoi, ni comment.. Mais quelqu'un venait...
- C'est moi, Madeleine...
Alors elle se rendormait..
Un matin d'hiver, la neige recouvrit le jardin..
- je crois que je vais partir bientôt dit elle calmement..
Clara ne répondit pas tout de suite, mais elle sentait que les forces de Madeleine s'amenuisaient ..
Elle téléphona à sa fille, elle sentait qu'il le fallait..
Dans l'après-midi, la fille de Madeleine arriva, essoufflée, en retard..
Elle s'assit près du lit bouleversée par ce corps devenu si fragile...
Maman... je suis là.. je suis tellement désolée, je pensais manquer de temps.. mais je n'avais pas compris que c'était toi qui en manquais...
Les paupières de Madeleine frémirent...
- Tu as grandi souffla t elle..
- Oui maman..
Elles restèrent ainsi, main dans la main.. Il n'y avait pas de reproches, plus de temps perdu... juste l'instant...
Elle s'endormit paisiblement..
Madeleine n'était pas partie comme un numéro, elle était partie comme une femme, une mère, avec un prénom, avec une main tenue... et la certitude d'avoir été jusqu'au dernier instant : Un être humain...
Allez une p'tite toile... Madeleine est partie pêcher des étoiles...


