Encore une petite fiction....
Je m'appelle Antoine et je suis maçon... depuis 15 jours un jeune apprenti nommé Fabien était venu renforcer notre équipe...
Il arrivait avant tout le monde. Il se changeait vite. Il prenait le balai sans qu’on le lui demande.
S’il fallait monter des seaux, il montait des seaux. S’il fallait dégager des gravats, il dégageait des gravats. Si Marcel, le plus ancien de l’équipe, lui lançait une remarque avec sa voix sèche, Fabien hochait la tête et s’exécutait.
Marcel avait cinquante-neuf ans et presque toute une vie dans le bâtiment. C’était le genre d’homme qui a l’air fâché même quand il est tranquille. Il râlait pour tout : les outils mal rangés, le café trop clair, les jeunes qui ne savaient pas tenir une truelle.
Mais c’était aussi le premier à te tendre une bouteille d’eau quand il te voyait pâlir.
Le chantier se trouvait dans un vieil immeuble de Lyon. Un appartement avec des couloirs étroits, du carrelage défraîchi et des voisins qui passaient la tête toutes les dix minutes pour demander quand on aurait fini.
Rien d’exceptionnel.
Un chantier de plus.
Mais Fabien a commencé à m’intriguer pour une raison simple.
À l’heure du déjeuner, il disparaissait.
Nous, on s’installait dans un coin à peu près propre du rez-de-chaussée, sur des planches. On sortait les boîtes, les sandwichs, les fruits, les thermos de café. Marcel apportait presque toujours une omelette, ou un reste de la veille préparé par sa femme.
Moi, je prenais ce que ma compagne me préparait. Parfois du riz, parfois des lentilles, parfois un gros sandwich avec tomate et fromage.
Fabien , lui, disait toujours la même chose :
- Je vais passer un coup de fil.
Ou bien :
- Je reviens, chef.
Et il partait.
Au début, j’ai pensé que c’était de la timidité. Qu’il n’avait pas envie de s’asseoir avec deux hommes plus âgés qui parlaient de mal de dos, de factures et de chantiers payés trop tard.
Mais les jours ont passé. Puis les semaines.
Et Fabien continuait à disparaître chaque midi.
Un vendredi, Marcel a dit en ouvrant sa gamelle :
- Il est bizarre, ce gamin. Il ne mange jamais avec nous.
Je n’ai rien répondu. Mais quelque chose m’est resté en tête.
Le lundi suivant, je suis allé chercher un mètre dans la camionnette. En passant derrière l’immeuble, je l’ai vu.
Fabien était assis seul sur une marche en béton. Il tenait un morceau de pain dans la main.
Rien d’autre. Pas de jambon. Pas de fromage...
Juste du pain.
À côté de lui, il y avait une bouteille en plastique remplie d’eau du robinet.
Je suis resté immobile, sans faire de bruit.
Et là, j’ai vu quelque chose qui m’a serré le cœur.
Il a coupé le morceau de pain en deux. Il en a mangé une moitié lentement. L’autre, il l’a enveloppée dans une serviette froissée avant de la glisser dans son sac.
Ce n’était pas seulement de la faim. C’était mesurer chaque bouchée ....
Je suis retourné sur le chantier sans qu’il me voie.
Je n’ai pas voulu l’humilier. Il y a des aides que l'on peut donner sans arrière pensée et qui peuvent blesser ...
Dans l’après-midi, pendant qu’on rangeait les outils, je lui ai demandé comme si de rien n’était :
- Tout va bien, Fabien ?
Il a souri trop vite.
- Oui, Antoine. Tout va bien.
Ce “tout va bien”, je le connais. C’est celui des gens qui encaissent trop.
Plus tard, il m’a raconté un peu. Très peu, parce que Fabien n’était pas du genre à étaler ses malheurs.
Son père n’était plus là. Sa mère faisait des ménages quand elle trouvait du travail. Il avait une petite sœur. Lui gagnait peu, comme tous les apprentis, mais il donnait presque tout à la maison.
Il l’a dit calmement. Comme si c’était normal.
Comme si, à dix-huit ans, on devait déjà porter des soucis d’homme épuisé.
Ce soir-là, après le chantier, j’ai pris Marcel à part.
- Fabien ne mange pas correctement, je lui ai dit.
Marcel a froncé les sourcils.
- Comment ça, il ne mange pas correctement ?
Je lui ai raconté le pain. La moitié gardée pour plus tard.
Marcel est resté silencieux. Et quand Marcel se taisait, c’est que quelque chose l’avait vraiment touché.
Le lendemain, j’ai apporté un énorme plat de pâtes en salade. Beaucoup trop grand, évidemment.
Marcel est arrivé avec des croquettes, du pain, des clémentines et une omelette qui aurait pu nourrir une famille entière.
À midi, j’ai tout posé sur une planche et j’ai appelé :
- Fabien, viens ici une minute. Ma compagne a cuisiné pour un régiment. Si tu ne nous aides pas, ça va finir à la poubelle.
Fabien est resté à l’entrée.
- Non merci. J’ai quelque chose.
À cet instant précis, son ventre a gargouillé. Fort.
Personne n’a ri.
Marcel a poussé une chaise avec le pied.
- Assieds-toi, gamin. Sur un chantier, on ne jette pas la bouffe.
Fabien s’est assis lentement, comme s’il n’était pas certain d’avoir le droit de prendre cette place. Je lui ai servi une assiette pleine.
Il a commencé à manger doucement. Trop doucement. Comme mangent ceux qui veulent cacher qu’ils ont faim.
Au bout de quelques bouchées, ses yeux sont devenus brillants.
- Merci d'avoir partagé avec moi, a-t-il dit presque à voix basse.
J’ai regardé ma boîte et j’ai fait semblant de trouver la situation parfaitement normale.
- Tu n’acceptes rien. Tu nous rends service.
Marcel a ajouté :
- Et mes croquettes ne vont pas rester là à déprimer.
Fabien a laissé échapper un petit rire. Le premier vrai rire que je lui entendais.
À partir de ce jour-là, des restes énormes ont commencé à apparaître sur le chantier.
Un jour, trop de riz. Le lendemain, des sandwichs en plus.
Une autre fois, des fruits, des yaourts, une quiche, de l’omelette.
Toujours par hasard. Toujours parce qu’il “fallait finir”.
Jamais nous n’avons dit : “C’est pour toi.”
Parce que la dignité d’un gamin vaut plus que n’importe quel plat chaud.
Peu à peu, Fabien a cessé de disparaître. Il s’est assis avec nous. Au début, il parlait peu. Puis il a commencé à évoquer son apprentissage, sa petite sœur, sa mère, son envie d’apprendre vraiment le métier.
Il ne voulait pas devenir riche. Il ne voulait pas se faire remarquer.
Il voulait juste travailler proprement et ramener quelque chose chez lui sans baisser les yeux.
Un lundi, il est arrivé avec une petite boîte.
Il l’a posée sur la planche et a dit :
- C’est ma mère qui les a faits. Des petits gâteaux. Ils ne sont pas très beaux, mais…
À l’intérieur, il y avait des gâteaux un peu tordus, légèrement brûlés sur les bords.
Marcel en a pris un, a croqué dedans et a déclaré :
- Meilleurs que ceux de n’importe quelle boulangerie.
Fabien a baissé la tête. J’ai vu sa gorge se serrer.
Et ce jour-là, j’ai compris quelque chose qu’aucune formation ne vous apprend.
Nous n’avions pas sauvé Fabien. On ne sauve personne avec une gamelle.
Mais nous lui avions montré qu’il n’avait pas à avoir faim en silence. Que lorsqu’un jeune travaille avec vous, il n’est pas seulement une paire de bras de plus. Il fait partie de l’équipe.
Et une vraie équipe ne laisse jamais l’un des siens manger un demi-morceau de pain en cachette.
Les mois suivants, Fabien est devenu un vrai gars du chantier.
Pas seulement parce qu’il portait les sacs plus droit, qu’il maniait mieux la truelle ou qu’il savait enfin préparer un mortier sans demander trois fois si la consistance était bonne. Il est devenu un gars du chantier parce qu’il ne baissait plus les yeux quand il entrait dans la pièce où nous mangions.
Il posait son sac dans un coin, se lavait les mains, s’asseyait avec nous, et même quand il n’avait presque rien apporté, il ne faisait plus semblant de devoir passer un coup de fil.
Quelques semaines plus tard, sa mère est venue nous voir.
Elle s’appelait Rosa. Petite femme aux épaules maigres, visage marqué par le travail, cheveux tirés en arrière, mains rouges d’eau de javel et de froid. Elle est arrivée un vendredi en fin de journée, avec une boîte ronde enveloppée dans un torchon. Diego l’accompagnait, gêné comme un enfant qui présente sa famille à un monde qu’il n’a pas encore tout à fait le droit d’habiter.
- Bonjour, messieurs, a-t-elle dit. Je voulais vous remercier.
Marcel s’est essuyé les mains sur son pantalon.
- Nous remercier de quoi ?
Elle a regardé son fils. Fabien a tourné la tête.
- De ne pas l’avoir laissé faire semblant, a-t-elle répondu.
Personne n’a parlé.
Elle a posé la boîte sur une planche. À l’intérieur, il y avait une tortilla épaisse, encore tiède, faite avec des pommes de terre, des œufs, un peu d’oignon. Simple. Nourrissante. Le genre de plat qui dit “je n’ai pas grand-chose, mais ce que j’ai, je le mets au milieu.”
- Ce n’est pas beaucoup, a-t-elle ajouté.
Marcel a attrapé son couteau.
- Madame, sur un chantier, ce qui est posé sur la table devient sacré.
Rosa a souri, et ce sourire m’a fait quelque chose.
Nous avons mangé tous ensemble ce soir-là, debout au milieu des sacs de plâtre et des outils rangés. Fabien regardait sa mère, puis nous, comme si deux morceaux de sa vie venaient de se toucher . Sa petite sœur, n’était pas venue. Elle avait cours, disait-il. Mais Rosa avait gardé une part pour elle, soigneusement emballée.
À partir de ce jour-là, la boîte sur la table n’a plus été seulement la nôtre. Parfois, Rosa envoyait quelque chose. Des haricots mijotés. Du riz au lait. Des gâteaux trop secs qu’on mangeait quand même jusqu’au dernier. Et chaque fois, Fabien avait l’air un peu moins pauvre. Pas parce qu’il possédait plus. Parce qu’il n’était plus seulement celui qui reçoit. Il était aussi celui qui apporte.
C’est important, ça.
On croit souvent aider quelqu’un en lui donnant. Mais si on ne lui laisse jamais l’occasion de donner à son tour, on l’installe dans une dette invisible. Et on sentait que Fabien avait déjà assez de dettes sur le dos..... Mais plus les jours passaient et plus il devenait droit... la vie est plus légère lorsqu'on la porte à plusieurs....
Allez une p'tite toile !!