C'est pas de la fiction... c'est du vécu..
Ma mère avait 76 ans.
La maladie avait peu à peu changé son corps. La polyarthrite déformante lui avait pris de la force, de la souplesse, de petits gestes qui autrefois semblaient tellement ordinaires.
Se laver, se coiffer, s'habiller… certaines choses étaient devenues de véritables expéditions.
Nous étions trois sœurs et, par chance, nous habitions toutes près d'elle.
Mais chaque samedi, invariablement, le téléphone sonnait chez moi....
- Ma fille… tu ne viendrais pas m'aider à prendre un bain ?
Je savais déjà que le bain ne serait que le début.
- Et si tu pouvais m'apporter des rouleaux pour ma mise en plis…
- Et si tu pouvais prendre le casque pour me sécher les cheveux…
Puis venaient les petits « et si »…
Et si tu pouvais passer à la pharmacie…
Et si tu pouvais regarder pourquoi la télé ne marche plus…
Et si tu pouvais changer cette ampoule…
Et si tu pouvais remplir ma feuille de maladie....
Et si tu pouvais m'emmener faire deux courses…
Et si tu pouvais éplucher quelques légumes pour ma soupe ce soir ? J'arrive plus à tenir l'éplucheur avec mes doigts déformés...
Et parfois, le « et si » devenait carrément une journée complète.
— Et si tu m'emmenais en ville ? J'aimerais bien m'acheter une petite robe…
Je râlais , mais intérieurement.....je râlais beaucoup il faut le dire et qu'est ce que je regrette !! Je donnerais sans problème quelques années de ma vie pour l'entendre encore....
Mais je venais de faire mes 42 heures à l'usine. J'étais épuisée. J'avais mal partout, envie de mon canapé, d'un café tranquille et surtout de ne rien faire.
Et bien sûr, dans ces moments-là, mes deux sœurs étaient toujours miraculeusement occupées ailleurs.
Alors je soupirais... Et j'y allais. Je lui lavais le dos. Je lui mettais ses rouleaux.
Je portais le casque sous lequel elle disparaissait presque entièrement.
Je l'emmenais en ville. Je lui donnais mon bras pour marcher.
Et elle essayait sa robe devant le miroir avec ce petit sourire satisfait des femmes qui viennent de trouver quelque chose qui leur plaît.
Moi, je regardais ma montre. Elle, elle regardait son reflet.
À l'époque, je pensais lui rendre service.
Aujourd'hui, je comprends autre chose....
Parce que ma mère ne demandait pas vraiment qu'on lui lave le dos.
Elle ne voulait pas seulement des rouleaux, un casque à cheveux, une ampoule changée ou une robe neuve.
Elle voulait qu'on soit là.
C'était peut-être cela, son véritable « et si ».
Et si tu venais un peu me tenir compagnie ?
Et si tu me permettais de me sentir encore une femme ?
Et si, pendant quelques heures, je pouvais oublier que mon corps ne m'obéit plus ?
Et si tu restais encore un peu ?
Mais elle ne savait peut-être pas le dire autrement.
Et moi, je ne savais pas encore l'entendre.
Les années ont passé. Ma mère n'est plus là pour téléphoner le samedi.
Et aujourd'hui, j'ai le même âge qu'elle avait à cette époque.
Et il m'arrive de penser à elle lorsque je fais quelque chose que mon corps ne veut plus faire aussi facilement.
Alors je me surprends à rêver. Je rêve d'avoir une fille qui habiterait tout près.
Une fille qui, un samedi matin, recevrait mon coup de téléphone.
- Ma fille… tu ne viendrais pas m'aider ?
Et j'aimerais presque entendre son petit soupir à l'autre bout du fil.
J'aimerais aussi qu'elle râle un peu.
Qu'elle pense : Bon sang, maman pourrait peut-être se débrouiller toute seule…
Et puis qu'elle vienne quand même.
J'aimerais lui demander :
- Et si tu m'emmenais en ville ? J'ai vu une robe qui me plaît.
Et je voudrais la voir lever les yeux au ciel avant de répondre :
- Allez, maman… prépare-toi.
Aujourd'hui, je comprends une chose qui me serre un peu le cœur.
On croit toujours que nos parents nous demandent des choses.
En réalité, parfois, ils nous demandent simplement du temps.
Et le temps, quand on est jeune, nous semble inépuisable. On pense qu'il y aura toujours un prochain samedi.
Un prochain bain. Une prochaine sortie. Une prochaine robe.
Un prochain « et si ».
Puis un jour, le téléphone ne sonne plus.
Et là, les « et si » changent de sens.
Et si j'avais moins râlé ?
Et si j'étais restée une heure de plus ?
Et si je l'avais serrée dans mes bras au lieu de regarder ma montre ?
Et si j'avais compris plus tôt ?
Les regrets sont parfois de drôles de compagnons. Ils arrivent toujours après la fête, quand les chaises sont rangées et que la lumière s'est éteinte.
Alors aujourd'hui, si ma mère pouvait encore me téléphoner, je crois que je ne lui dirais plus :
- Maman, tu ne pourrais pas demander à une de mes sœurs ?
Je lui dirais :
- Oui maman. J'arrive.
Et si elle ajoutait :
- Et si tu pouvais apporter les rouleaux ?
Je répondrais en souriant :
- Oui maman. Et je prends aussi le casque.
Et si elle me disait :
- Et si on allait en ville ? J'aimerais bien m'acheter une robe…
Je lui répondrais :
- Bien sûr. Mais cette fois, maman, on ne regarde pas l'heure.
Parce qu'au fond, ce qu'elle voulait depuis le début, ce n'était pas une fille pour faire des choses à sa place.
C'était une fille qui soit là.
Et maintenant que j'ai son âge, je donnerais beaucoup pour entendre encore une fois cette petite voix au téléphone :
« Ma fille… et si tu venais ? »
Cette fois, je ne râlerais pas.
Je courrais. ❤️
( Ma mère ne m'appelait jamais par mon prénom, hormis pour m'engueuler, elle disait " ma fille"... c'était sans doute un mot doux pour elle...)
Allez une p'tite toile.....















