jeudi 21 mai 2026

Violette....

 William Henry Margetson (1861_1940)


La jeune fille du tableau s’appelait peut-être Lucile. Ou Marie. Ou Violette...

Elle portait une robe légère semée de fleurs bleu pâle, si transparente à certains endroits qu’on voyait ses jolies courbes sans le vouloir... elle le savait et elle en jouait... À côté d’elle, sur un petit guéridon capricieux aux pieds torsadés, un bouquet de pensées ...Petites oreilles indiscrètes et colorées. Les pensées écoutent tout. C’est bien connu.

Derrière elle, un miroir au cadre bleu renvoyait une image légèrement différente. Dans le reflet, son sourire semblait moins sage. Plus dangereux. Comme si le miroir connaissait ses véritables intentions.

Et ses intentions n’étaient pas du tout celles qu’on imaginait.

Elle avait les mains croisées devant elle non par modestie, mais parce qu’elle cachait un petit billet plié en quatre. . Un rendez vous coquin après la longue séance de pose...

Le vase immense rempli de monnaie du pape brillait près derrière elle. Ses fleurs translucides ressemblaient à des pièces anciennes. Lucile les adorait parce qu’elles avaient l’air riches sans valoir un sou. 

Les femmes âgées voyaient en elle « une enfant délicate ». Les hommes y voyaient « un ange ».

Elle se considérait surtout comme une catastrophe élégante.

Car Violette collectionnait les fiançailles ratées avec une grande application. Trois en deux ans. Le premier fiancé était parti avec une comptable. Le second avait découvert qu’elle lisait ses lettres avant lui. Quant au troisième… il avait eu le tort de lui dire :« Une épouse doit être calme. »

Elle avait éclaté de rire si fort qu’un canari était mort de frayeur dans la pièce voisine.

Depuis, elle posait pour des peintres. Cela lui permettait de sourire pendant des heures sans avoir à écouter qui que ce soit.

Le peintre, lui, était tombé amoureux dès le deuxième jour. Évidemment. Ils tombent tous amoureux des filles qui regardent ailleurs.

« Ne bougez plus », disait-il.

Mais Violette bougeait intérieurement sans arrêt.

Elle imaginait des scandales délicieux.. Danser pieds nus sur une table. Boire du champagne jusqu'à l'ivresse....Le plus drôle était ce sourire.

Ce petit sourire malicieux que les visiteurs prenaient pour de la douceur.

Alors qu’il signifiait simplement :

"Vous n’avez aucune idée de ce que je viens de faire avant d’entrer dans cette pièce."

mardi 12 mai 2026

l'Italie


John Michael Cortes 



 

La rue s’étire , paresseuse et vivante à la fois. Entre les façades ocre et les volets délavés, une corde tendue raconte déjà mille histoires. Là-haut, suspendus entre deux immeubles qui se regardent depuis des décennies, des serviettes , des tee-shirts gonflent doucement .

Une femme les accroche un à un, avec une précision tranquille. Ses gestes ont la mémoire des jours répétés..... Elle secoue un tissu encore humide, et l’air s’emplit d’une odeur simple et rassurante : savon, chaleur, promesse de propreté.

En bas, la rue parle. Elle ne sait pas se taire. Naples est une ville vivante...

Un scooter file en laissant derrière lui un bourdonnement impatient. Deux voisins discutent à voix haute, comme si le monde entier devait profiter de leur débat sur la meilleure recette de sauce tomate. 

La femme au linge s’arrête un instant. Elle regarde la rue, respire profondément. Peut-être pense-t-elle à quelqu’un. Peut-être à personne. Le vent joue avec son linge, on dirait des fantômes  qui dansent au-dessus des passants.

Un enfant traverse en courant.... Une fenêtre s’ouvre, une radio chante quelque chose de vieux et de joyeux. L’odeur du café se mêle à celle du linge frais, et tout devient une seule et même chose : une vie ordinaire, mais vivante...

Les murs ont vu des départs, des retours, des colères et des baisers volés. Les cordes à linge ont porté des secrets, des saisons, des étés brûlants et des hivers humides. Et aujourd’hui encore, entre deux immeubles fatigués, une femme suspend un instant de paix coloré...

vendredi 8 mai 2026

Le chapeau jaune....



 Jef Bourgeau (1950)

Elle est là, parfaitement immobile, comme si quelqu’un avait appuyé sur “pause” dans un film d’auteur.

Banquette rouge.

Chapeau jaune éclatant, presque agressif pour les rétines.

Manteau vert pomme, tellement vif qu’il agace les dents...

Devant elle : un café.

À côté : un petit vase avec quelques fleurs . Un serveur s'approche, manifestement il vient encaisser le café...

 Elle est là,  plongée sur son portefeuille.

Elle l’ouvre. Elle regarde. Elle cligne des yeux. Elle regarde encore.

Rien.. pas la moindre pièce, pas le moindre billet..

Elle fouille. Elle tapote, comme si de l’argent pouvait apparaître miraculeusement...

Elle le secoue. Un vieux ticket tombe. Elle le ramasse, le lit.

-“Magnifique… j’ai payé 3,20€ pour un sandwich en 2016. Une époque prospère.”

Le serveur commence à reculer doucement.

Mais elle le rappelle d’un geste théâtral.

- “Attendez. J’ai une solution. Et si je vous laissais mon chapeau en gage ? 

Damien le serveur rougit... il ne sait pas comment faire... s'il doit appeler quelqu'un...

Et un homme apparaît, le patron du café... 

Tu n'en as pas assez d'enquiquiner mes serveurs ? Damien, je vous présente ma fille qui s'amuse à vous faire marcher .... 

Mettez sa note sur mon compte !! La belle enchapeautée ne fera pas la vaisselle !! 



mercredi 6 mai 2026

La vieille....


Peinture d'Antony Williams ...




 Elle est là, assise en silence. Ses cheveux, coupés au carré, encadrent son visage d'un halo blanc. Ils ne brillent pas. On dirait de la neige qui aurait décidé de rester, même au printemps.

Ses yeux… ces yeux bleu délavé, presque transparents, ressemblent à des morceaux de ciel après la pluie, quand les couleurs hésitent à revenir. Ils ne fixent rien vraiment.. Il y a dedans une absence, mais pas vide.

Chaque ride raconte une phrase qu’elle n’a jamais dite. Certaines descendent lentement de ses tempes, d’autres s’accrochent autour de sa bouche pincée, comme si les mots avaient longtemps frappé à la porte sans jamais entrer. Ce n’est pas une bouche dure. C’est une bouche qui a appris à se taire.

Son chemisier à rayures, un peu froissé, un peu oublié, semble appartenir à un autre jour. Peut-être à un dimanche. Peut-être à une époque où quelqu’un lui disait encore : “Ça te va bien, tu es belle”

On pourrait croire qu’elle est perdue.  Mais elle n’est pas perdue. Elle est restée. Restée dans une maison qui n’existe plus. Restée parce qu’elle a tenue une main jusqu’au bout. Elle est seule à présent.. presque sans illusions..

Et puis,  il y a un petit détail, presque invisible...

Au coin de ses lèvres serrées, une hésitation. Pas tout à fait un sourire, mais une mémoire de sourire. Comme si, au fond d’elle, une scène continuait de se rejouer.

Un enfant qui court. Une voix qui l’appelle “maman”. Un été qui ne finissait jamais. La tristesse est là, oui. Elle flotte comme une brume .

Mais sous cette brume, il y a une chaleur. Une tendresse ancienne, intacte, obstinée.

Si on tend l’oreille… la peinture ne pleure pas. Elle se souvient.

dimanche 3 mai 2026

La rêveuse...

 

Peinture de Vittorio Matteo Corcos... Une toile que j'aime beaucoup... dès mon réveil c'est la première chose que je vois... Elle est juste sur le mur en face de mon lit.....

Parfois j'en fais une femme futile, parfois  c'est une rêveuse.. et parfois elle est juste quelqu'un qui regarde les passants...


Elle est là, impeccable.. Une main sous le menton, le regard  perdu dans le vague… Elle donne l'impression de penser à des choses importantes... Elle se dit : 

“Si je reste encore cinq minutes comme ça, quelqu’un va forcément croire que j’ai le cœur brisé… Alors que j’essaie juste de me souvenir si je n'ai pas oublié de nourrir le chat… 

 Elle cultive ce petit air mélancolique. Avoir l’air profonde ... Donner l'illusion....Quelques bouquins posés là, prouvent qu'elle n'est pas futile.... Une femme qui lit est forcément intelligente.. En tout cas c'est ce qu'elle veut faire croire !!

Un homme passe, ralentit. Évidemment. Elle sent le regard. Elle ne bouge pas. Surtout pas. Elle devient une statue. Une œuvre. 

Elle pense :

“Allez, vas-y, admire. Je t’offre  une illusion. Profite. Je suis probablement plus intéressante immobile que si je parlais.

Elle décide de rester encore un peu...Maintenir un air rêveur demande une discipline de fer. Ce n’est pas donné à tout le monde. 

Le temps passe.. elle s'ennuie..

“Bon. Si je me lève maintenant, est-ce que ça fait mystérieux? … ou est-ce que j’ai juste l’air d’avoir des fourmis dans les jambes ?”



vendredi 1 mai 2026

Le trottoir....

 José Manuel Capuletti 1925- 1976.  Espagne


Au premier regard, elle est là. Une femme. Assise sur le trottoir comme si la ville l’avait rejetée ,  sans violence mais sans recours. Ses pieds nus reposent sur le béton froid. Ils racontent la fatigue .

Derrière elle, un châle abandonné. Pas posé, non. Tombé. Comme si elle l’avait laissé glisser sans même s’en rendre compte. Le vent le soulève parfois, juste assez pour donner l’illusion qu’il respire encore.

Le ciel, lui,  est lourd ,  chargé d’une menace qui ne tombe jamais. Les nuages s’entassent ...

Et puis, il y a le chat.

Noir et blanc, parfaitement immobile, à quelques mètres. Il ne regarde pas la femme. Il fixe le sol, ou plutôt ce qui s’y cache. Une souris. Invisible pour nous, mais pas pour lui. 

La femme, elle, ne voit rien de tout cela. Ou peut-être qu’elle voit tout...

Dans cette toile, rien ne bouge vraiment. Et pourtant, tout est sur le point d’arriver.

Le chat va bondir. La pluie va tomber. Quelqu’un va s’asseoir sur le banc.

Ou alors personne ne viendra jamais.

Et la femme… restera là, comme échouée entre deux mondes......

mercredi 29 avril 2026

Bleu Majorelle...


 

La ruelle s’élève  doucement. Une colonne vertébrale de pierre, faite d’escaliers usés par des siècles de pas . Les murs, peints d’un bleu Majorelle profond, semblent retenir le ciel prisonnier . La lumière s’y faufile comme elle peut ...

La vieille dame monte.

Chaque marche est une négociation.  Elle ne regarde pas en bas. Le bas, c’est le passé. Et aujourd’hui, elle a décidé d’aller vers la porte, vers ailleurs...

On dirait qu’elle ne mène pas à une maison, mais à une autre saison. Une autre vie peut-être. Il y fait sombre,  symbole de fraîcheur...

À mi-chemin, le tapis orange suspendu à la fenêtre danse doucement. Il ne sèche pas vraiment. Il respire. Il observe. Il se souvient peut-être. 

Elle ferme les yeux un instant..  

Elle reprend. Une marche. Puis une autre. Puis encore une.

Et lorsqu’elle atteint enfin la porte, elle ne frappe pas. Elle pose simplement sa main dessus. La maison la reconnaît, elle s'ouvre, elle est enfin chez elle...


vendredi 24 avril 2026

La chaise et la mer...

 Peintre Karen Hollingsworth 1955


La chaise n’était pas vraiment là pour s’asseoir. Elle attendait.

Chaque matin, la lumière entrait par la fenêtre ouverte comme une invitée fidèle, caressant la chemise bleu pâle posée là. Le chapeau de paille, lui, penchait légèrement, comme s’il écoutait la mer au loin.

La mer…  Ce jour-là, elle respirait calmement, comme si elle ne voulait déranger personne.

La chemise appartenait à Émile.

Enfin… appartenait, c’était une façon de parler. Depuis qu’il avait cessé de revenir chaque matin à la même heure, la chemise semblait abandonnée . Elle gardait encore la mémoire de ses épaules, de ses gestes tranquilles, de cette manière qu’il avait de s’arrêter devant la fenêtre, une main sur le dossier de la chaise pour regarder l'horizon..

C’est Lila qui l’avait posée là.

Elle n’avait rien changé dans la pièce. Ni la tasse ébréchée sur la table, ni le livre entrouvert, ni cette chaise près de la fenêtre. Elle disait que certaines choses n’avaient pas besoin d’être rangée....

Alors chaque jour, elle ouvrait la fenêtre.

Le rideau blanc s’animait aussitôt, léger comme un souffle heureux, Il passait devant la chaise, revenait, repartait....

Parfois, Lila s’asseyait par terre, dos contre le mur, et regardait la chemise.

— Tu crois qu’il voit la mer d’où il est ? murmurait-elle. Elle se leva puis prit la chemise dans ses mains.

Elle la porta à son visage et ferma les yeux.

Il y avait encore un peu de lui. Juste une odeur d'avant.....

 Doucement, elle enfila la chemise... juste pour mélanger leurs parfums.. juste pour le souvenir...


lundi 20 avril 2026

La jeune fille aux corbeaux....

 J'aime tous les oiseaux mais plus particulièrement les corbeaux... JE les nourris chaque jour sur ma terrasse, ils m'appellent, me reconnaissent dès que je sors.. une petite histoire....

Peintre née à Copenhague Inge Schuster 


Elle venait toujours à la même heure.

Sans bruit, elle traversait les herbes hautes, s’asseyait au pied du tronc d'un arbre, toujours le même puis se laissait glisser jusqu’à s’allonger. Elle fermait les yeux... s'endormait parfois...

Alors ils arrivaient.

D’abord un seul, silhouette découpée dans le ciel. Puis deux. Puis une poignée. Bientôt, ils étaient une vingtaine, peut-être davantage. Les corbeaux se posaient avec précaution sur les branches, certains au sol, sautillant entre les fleurs sans jamais les abîmer. Leurs plumes noires brillaient dans la lumière.....

Ils ne criaient pas ...Ils parlaient bas.

Un croassement doux, presque tendre, roulait entre eux, comme une conversation secrète dont elle était le centre . Lorsqu’elle dormait, leurs têtes s’inclinaient légèrement vers elle. Lorsqu’elle bougeait, un frémissement parcourait le groupe, mais aucun ne s’enfuyait.

Elle les aimait.

Pas d’un amour bruyant ou naïf. Non.  Dans le monde des hommes, elle s’était souvent sentie de trop, déplacée. Ici, au contraire, elle avait sa place exacte. Ni plus, ni moins.

Un jour, un enfant du village l’avait suivie en cachette.

Il s’était attendu à quelque chose d’effrayant. On lui avait dit que les corbeaux portaient malheur, qu’ils annonçaient la mort, qu’ils savaient des choses qu’il valait mieux ignorer. Pourtant, caché derrière les herbes, il n’avait vu qu’une scène étrangement douce.

Les oiseaux entouraient la femme comme une cour silencieuse. L’un d’eux s’était approché davantage, posant ses pattes près de sa main ouverte. Il avait penché la tête, puis avait émis un son si bas qu’il ressemblait à un soupir.

L’enfant n’avait pas eu peur.

Il avait même eu, l’espace d’un instant, l’impression que ces créatures veillaient. Pas sur le champ. Pas sur l’arbre. Sur elle.

Et peut-être… sur quelque chose en elle.

Lorsque le vent s’était levé, les fleurs avaient frissonné,  les corbeaux s'étaient serrés les uns contre les autres....Aucun ne s’était envolé. Ils étaient restés.

Comme s’ils savaient qu’un jour, peut-être, elle ne se réveillerait pas tout de suite.

Et que ce jour-là, il faudrait être là.


samedi 18 avril 2026

Le colza...


 Le champ semblait respirer.

Sous le ciel pâle, les fleurs de colza ondulaient , chaque vague dorée frôlant la suivante . Au loin, les montagnes bleutées .... c'était au loin, un autre monde...

La femme tenait la main de la petite fille avec douceur , comme si ce simple geste contenait tout ce qu’elle voulait protéger. Leurs robes jaunes se confondaient presque avec les fleurs, si bien qu’on aurait pu croire que le champ lui-même les avait inventées pour ne pas être seul.

La petite fille sautillait parfois pour éviter les tiges les plus hautes, puis levait les yeux vers la femme.

 - On va où ? demanda-t-elle.

La femme sourit, mais ce sourire avait une nuance un peu triste...

- Là où ça fera moins mal.

La petite fronça les sourcils, ne comprenant pas tout, mais serrant un peu plus fort la main qui la guidait. Pour elle, le monde était simple : tant que cette main était là, rien ne pouvait vraiment disparaitre...

Derrière elles, il y avait une maison aux volets fermés, des mots trop lourds, des silences trop pleins. Devant, il n’y avait rien encore — seulement ce champ infini, et la promesse fragile d’un ailleurs.

La femme s’arrêta un instant, se pencha vers l’enfant et posa son front contre le sien.

- Tu sais, murmura-t-elle, même quand on part, on emporte avec nous ce qui compte vraiment.

- Comme quoi ?

- Comme ce champ, ces couleurs.

La petite fille réfléchit, puis hocha la tête avec sérieux, comme si elle venait de comprendre un secret immense.

Alors elles repartirent, deux éclats de soleil marchant dans un autre soleil, jusqu’à ce que leurs silhouettes deviennent petites, puis minuscules 

Et le champ, lui, continua de respirer.

jeudi 16 avril 2026

Le citronnier...

 Elena Wuest 1977), artiste allemand 


Le mur est là, immobile, partagé entre un blanc éclatant et un bleu lavé par le soleil, comme si le ciel avait doucement coulé dessus. Contre lui, une branche de citronnier , fine et obstinée, presque timide, comme une main tendue.
Elle porte la vie sans faire de bruit.

Les fleurs, petites étoiles blanches, répandent un parfum si doux qu’il semble suspendre le temps. Les citrons, eux, s’accrochent aux branches, lourds , en équilibre... Le vent passe parfois, léger, et tout frémit. Rien ne tombe. Tout tient.

C’est ici que Lina venait s’asseoir, chaque matin.

Elle posait son dos contre le mur, à la frontière du blanc et du bleu, comme pour choisir entre deux mondes. Elle fermait les yeux, et l’odeur du citronnier la traversait, délicate mais tenace, réveillant des souvenirs qu’elle ne savait pas nommer. Peut-être une cuisine d’enfance, peut-être une voix, peut-être une absence.

Un jour, une fleur s’est détachée.

Elle n’est pas tombée loin, juste sur le livre que Lina tenait ouvert sans le lire. Surprise, elle a souri, comme si l’arbre venait de lui parler. Elle a pris la fleur entre ses doigts, l’a portée à son nez, et pour la première fois depuis longtemps, elle a respiré profondément.


mercredi 15 avril 2026

Les pissenlits....

L'homme chaque semaine participe à un atelier d'écriture avec plusieurs amies... c'est moi qui choisit les mots sur lesquels ils vont nous raconter une histoire.... j'écris chaque mot sur un petit carré de papier et chaque semaine ils en tirent un au sort...et chacun se laisse aller ...

 j'ai donc eu moi aussi envie de faire à peu près la même chose, mais avec des tableaux de peintres qui me plaisent...


Voilà donc une petite histoire sur cette magnifique toile....
 Quelle chance !  j'ai pensé à relever le nom de l'auteur....😂

Une peinture Lithuanienne 

Tatjana Cechun 2024

Ce matin-là, une petite fille est entrée avec du soleil plein les cheveux. Dans ses mains, elle tenait un bouquet de pissenlits, cueillis à la hâte, les tiges inégales. Elle les a déposés dans le vase avec un sérieux presque sacré....

Les pissenlits, eux, ne cherchaient pas à durer. Ils savaient. Leur éclat était une promesse brève, bientôt ils s'envoleraient. Pourtant, dans ce court instant, ils offraient tout. Une chaleur, une douceur, une présence, une lumière...

La petite fille est revenue plusieurs fois dans la journée. Juste pour les regarder. Parfois, elle souriait sans raison. 

Un peu d’eau, quelques pissenlits, et une main d’enfant…
Et voilà qu’un objet ordinaire avec des fleurs ordinaires devenait l'endroit le plus lumineux de la maison..

Juste parce qu'une petite fille blonde les a vu comme des petits soleils extraordinaires...


lundi 13 avril 2026

La fuite...2

 

Trois ans.

Trois années à traverser la France ...Ville après ville. Atelier après atelier. Des mains différentes, des exigences nouvelles, des regards qui ne pardonnaient pas l’à-peu-près. Chez les Compagnons, on ne triche pas avec le geste.

Dans chaque ville une carte postale pour Marcel.. quelques mots pour ne pas oublier.. Marcel n'avait pas le téléphone, seules les cartes envoyées à sens unique restaient le lien..

Il a appris la précision...Tracer. Ajuster. Écouter le bois.Toujours écouter le bois.

Ses mains sont devenues sûres. Calmes. Là où autrefois il y avait la peur, il y avait maintenant la maîtrise

Et dans les ateliers, on a commencé à le remarquer. Pas seulement pour son travail. Mais pour ce qu’il mettait dedans.

Ils ne disaient pas “talent” trop vite. Chez eux, les mots avaient du poids. Mais ils voyaient cette manière qu'il avait de comprendre la matière sans la brusquer.

Les projets ont grandi avec lui.

Les chantiers sont devenus plus exigeants.

Et puis un jour, un nom est arrivé. Un chantier à part. Presque sacré.

Reconstruire. Redonner vie. Travailler pour quelque chose de plus grand que soi.

Notre-Dame de Paris.

Quand il a posé le pied sur le chantier, il a levé les yeux.

Les pierres, les échafaudages, toute une histoire suspendue entre ciel et terre.

Et lui, là, au milieu. Cet enfant qui fuyait sous l’orage était devenu un homme qui bâtit.

On est venu le filmer. Des caméras. Des micros. Des questions.

- Qu’est-ce qui vous a amené ici ?

Il a hésité une seconde.

Puis il a répondu, simplement :

- Quelqu’un m’a appris à regarder autrement. À respecter ce que j’avais entre les mains… et ce que j’étais.

- Vous pensez à quelqu’un en particulier ?

Un silence. Un léger sourire.

-  Oui.

Mais il n’a pas donné de nom. Certaines histoires n’appartiennent pas aux médias....

Le reportage est passé à la télévision.

Des images de bois, de gestes précis, de lumière sur la poussière en suspension.....

Quelque part, dans une petite maison au bord d’un chemin… peut-être que quelqu’un regardait.

Le printemps est arrivé.

Un de ces longs week-ends de mai où l’air sent déjà l’été. Sans prévenir, il a pris un billet.

Un train. Puis un autre.

Le paysage défilait, mais cette fois, il reconnaissait les contours. Les champs. Les routes. Les silences.

Son cœur battait différemment. Pas de fuite. Un retour.

Il est descendu à la petite gare. Rien n’avait vraiment changé. Ou peut-être que si.

C’était lui qui avait changé. Il a marché jusqu’au chemin bordé de haies. Chaque pas était chargé de souvenirs.

L’atelier. Le banc.

Mais en arrivant, il a su. Avant même de voir.

Il y avait quelque chose dans l’air. Un vide.

Une maison trop silencieuse. La porte était fermée. Les volets à demi clos.

Le jardin… laissé à lui-même. Comme une respiration arrêtée.

 Il s’est approché lentement.Sa main a frôlé le bois de la porte.Le même bois. Mais sans chaleur cette fois.

Une voisine est apparue derrière la haie. Elle l’a regardé, longtemps.

Comme si elle le reconnaissait sans l’avoir jamais vraiment connu.

Puis elle a dit doucement :

- Vous êtes en retard… Marcel est parti cet hiver.

Les mots ont mis du temps à trouver leur place. Parti. Comme ça.

Sans bruit. Sans au revoir.

Il ne s’est pas effondré. Il est resté là.

Longtemps.

Devant cette maison qui lui avait tout donné.

Puis il a contourné la maison.

L’atelier était encore là.Fermé, mais debout. Comme lui.

Il s’est assis sur le banc.Le même.

Et pour la première fois depuis des années, il a laissé les larmes venir. Pas celles de la peur. Celles de la perte.

Il a fermé les yeux.

Et dans le silence, il a entendu encore la voix :

— Regarde ce que tu fais… et regarde-toi le faire.

Alors il a ouvert les yeux. Et il a compris. Marcel n’était pas parti.

Pas vraiment. Il était là. Dans chaque geste. Dans chaque pièce de bois ajustée avec respect. Dans chaque chose construite avec patience...

La voisine murmura il était si fier de vous… il relisait chaque carte comme un trésor. Avant l’hôpital, il lui avait confié la clé de la boîte aux lettres… comme un au revoir silencieux.

Dans le petit paquet, quelques cartes jamais ouvertes, et une photo de nous deux au jardin, sourires pleins de lumière.

Au dos, de sa belle écriture : “Tellement fier de toi… de t’avoir transmis l’amour du bois. Merci d’être venu, merci pour ta confiance, pour cette amitié. Certaines rencontres ne s’arrêtent pas… elles continuent de vivre autrement ... dans ce qu'on devient...Et tu es devenu celui en qui j’ai cru, dès le premier regard.”

Allez une p'tite toile !



dimanche 12 avril 2026

La fuite....

 Une petite fiction....

Il y a des maisons qui ne protègent pas. Et pourtant ce sont des  lieux censés réparer...

Ils étaient quatre enfants dans cette famille d’accueil, entassés comme des valises oubliées. 

Ici, on ne parlait pas d’amour, seulement de survie. L’homme buvait comme un trou sans fond. La femme, elle, avait rendu les armes depuis longtemps. Ses silences pesaient plus lourd que les cris.

Le seul revenu venait de l’argent versé pour les enfants. Une somme qui tombait chaque mois, régulière… et qui ne se transformait jamais en repas suffisants,  ni en gestes tendres. La faim était là. Elle s’installait au creux des ventre et ne partait jamais vraiment.

À 16 ans, Régis  avait déjà compris une chose essentielle : personne ne viendrait le sauver.

Les coups, eux, arrivaient sans prévenir. Une parole de trop, un regard mal placé, ou parfois rien du tout. Juste l’alcool qui cherchait une sortie. Et son corps devenait un terrain de jeu.

Alors il a commencé à préparer sa fuite, il ne pouvait pas rester, un jour ça finirait mal...

Quelques pièces grappillées ici et là. Des petits boulots chez des voisins, discrets, presque invisibles. Tondre une pelouse, porter des sacs, réparer une clôture. Chaque pièce était une promesse.

Le jour du départ, le ciel semblait complice.

Fin d’après-midi. L’air était lourd, chargé d’électricité. Le genre de moment où la nature elle-même retient son souffle. Il n’a rien dit. Il n’a laissé aucune trace. Juste son absence.

Il a coupé à travers champs. Les herbes hautes fouettaient ses jambes, le vent commençait à hurler. Puis l’orage a éclaté. Brutal... Il accepta la pluie comme un cadeau.. ça le lavait de toute la crasse de la maison..

il avançait. La pluie collait ses vêtements à la peau, mais elle avait quelque chose de différent, de propre..

Après ce qui lui a semblé des heures, il a atteint une route. Une ligne droite, noire, infinie. Il a continué à marcher sans savoir où elle menait. Juste loin de cette maison de fous.

Puis un bus est apparu. Freins qui grincent. Portes qui s’ouvrent.

Le chauffeur l’a regardé, trempé, silencieux. Il a tendu ses quelques pièces, trésor dérisoire mais essentiel. Ça a suffi.

Le bus roulait à travers la pluie, et pour la première fois, il ne regardait pas derrière lui.

C’est à l’un des arrêts suivants qu’il est monté. Un vieux monsieur. Manteau usé, regard clair. Il s’est assis à côté de lui, comme si c’était évident.

- Tu fuis ou tu cherches ? a-t-il demandé doucement.

Le garçon n’a pas répondu tout de suite.

- Je cherche… a-t-il fini par répondre...

Le vieil homme a hoché la tête, comme si ce mot suffisait à tout comprendre.

-  Alors descends au prochain arrêt. On cherchera ensemble.

Il n’y avait ni piège dans sa voix, ni insistance. Juste une proposition simple, posée là comme une main tendue sans obligation de la saisir.

Le bus s’est arrêté dans un souffle. Dehors, la pluie s’était calmée. Le garçon a hésité une seconde, puis s’est levé.

Il est descendu. 

Le vieil homme s’appelait Marcel. Veuf depuis des années, il vivait dans une petite maison au bord d’un chemin bordé de haies, un endroit que le monde semblait avoir oublié… et qui, justement pour cela, laissait de la place pour respirer.

Ancien menuisier, ses mains racontaient une vie entière. Rugueuses, marquées, mais précises. Des mains qui avaient construit, réparé, façonné… et qui n’avaient jamais frappé.

La première nuit, le garçon a dormi dans un vrai lit. Pas un matelas fatigué posé à même le sol. Un lit qui ne grinçait pas. Il s’est endormi sans peur.

Le lendemain matin, après un copieux petit déjeuner, des crêpes, de la confiture des fruits du jardin...Marcel lui a simplement dit :

-  Si tu restes, tu apprends.

Pas comme un ordre. Comme une promesse. Le bois est devenu leur langage.

Au début, il ne voyait que des planches. Des morceaux bruts, sans âme. Mais Marcel lui a appris à regarder autrement.

- Le bois, ça se respecte. Ça a vécu avant toi. Chaque morceau porte une histoire..

Il lui a montré les nervures, les nœuds, les lignes fines comme des rides. Chaque coup de rabot devait la suivre, pas la contraindre.

Il a appris la patience. Appris que forcer ne donne rien de beau. Que la précision vaut mieux que la colère. Que la douceur peut être une force.

Et surtout, il a appris que créer, c’est exister autrement.

Les journées s’organisaient sans bruit. Le matin, le jardin. Des légumes simples, mais vivants. Tomates, courgettes, haricots. La terre sous les ongles, le soleil sur la nuque. Manger ce qu’on avait fait pousser avait un goût nouveau. Un goût de dignité.

L’après-midi, l’atelier.

L’odeur du bois coupé remplissait l’air. Sciure au sol, lumière filtrée par les fenêtres, outils alignés avec soin. Marcel parlait peu, mais chaque mot comptait.

- Regarde ce que tu fais. Et surtout regarde-toi le faire.

Petit à petit, quelque chose a changé.

On ne lui criait plus dessus. On ne le frappait plus.  On lui montrait. On lui expliquait. On le respectait.

Un soir, alors qu’il terminait une petite étagère, ses mains encore hésitantes mais appliquées, Marcel s’est approché.

Il a posé la main sur le bois, puis sur l’épaule du garçon.

-Tu vois… c’est droit. C’est solide. Et c’est toi qui l’as fait.

Le garçon a regardé son travail. Puis ses mains. Il a vu les ampoules, les égratignures, mais c'était des mains honnêtes, des mains qui apprenaient ..

- T’as le droit d’être fier, tu sais.

Ces mots-là, personne ne les lui avait jamais donnés.

Ils ont résonné longtemps.

Pendant ce temps, dans l’autre maison, rien n’a changé.

Il y avait juste une assiette en moins. Un bruit en moins. Mais personne n’a appelé. Personne n’a cherché. Personne n'a signalé..

Comme si son absence avait toujours été prévue. Comme s’il n’avait jamais vraiment existé là-bas.

Chez Marcel, au contraire, chaque jour racontait une histoire nouvelle... Il apprenait à soigner les lapins, ramassait les oeufs des poules, se lançait dans la fabrication de gâteaux qu'il suivait sur un vieux cahier de recettes..

 Marcel souriait.. le dimanche était un jour de repos.. ils partaient dans les champs cueillaient des pissenlits, il découvrait les herbes sauvages, trouvait des champignons.. il apprenait à vivre... Il apprenait un métier. Mais surtout, il apprenait à se tenir droit.  À se regarder sans baisser les yeux.

À comprendre que sa valeur ne dépendait que de lui...

Et parfois, le soir, assis sur le banc devant la maison, Marcel lui racontait des histoires. Pas pour fuir le réel, mais pour lui donner des racines ailleurs.

- Tu sais petit, un arbre, ça pousse même dans la tempête, disait-il. Tant que ses racines tiennent ya pas à s'inquiéter 

Le garçon levait les yeux vers le ciel.

Et pour la première fois depuis longtemps, il ne cherchait plus à fuir.

Il construisait. 

La suite demain......

Allez une p'tite toile !! 




mercredi 25 mars 2026

Rituel....

 Tous les matins,je me réveille avec la même chanson en tête.... Elle s’invite avant même que mes yeux n’acceptent la lumière.

"Encore un matin… un matin pour rien…"...

Et moi, je reste là, immobile quelques secondes, presque étonnée d'être 

encore là ? Comme si la nuit avait pu en décider autrement.

J'ai une amie qui a perdu sa fille comme ça... jeune femme de 42 ans, qui se couche.. et ne se réveille pas... Un tsunami dans cette famille..

Il y a trois ans, on m’a annoncé un cancer du sein. Trois ans, c’est long et c’est court. Je ne savais pas que c'était ainsi.. Personne n'en parle, et moi j'évite le sujet.. comme si c'était honteux 

Depuis, je vis comme dans une salle d’attente. Sans numéro affiché, sans voix pour m’appeler. J'ai pourtant pris un ticket à l'entrée.. et j’attends.

De partir. De rester.. chaque soir lorsque je ferme les yeux je suis persuadée que je ne serai plus là le matin.. Hier je suis tombée sur une vieille photo qui date du jour de l'enterrement de ma mère... Les 5 filles étaient là...

 Derrière la photo j'ai écrit : 

Maman : DCD à 77 ans

Soeur ainée : DCD à 78 ans 

Deuxième sœur : DCD à 75 ans

Troisième sœur : DCD à 77 ans 

Nous ne sommes plus que deux... et la suivante en toute logique.. c'est moi.. Alors ma tête se prépare, inconsciemment...

Je ne suis pas triste, mais j'attends.. bêtement, juste avec la logique des chiffres...

C’est le printemps pourtant. Je le sais, même sans ouvrir les rideaux.

Il doit y avoir des violettes dans le jardin. Elles reviennent chaque année, fidèles au poste, sans se poser de questions. Elles ne se demandent pas si la vie vaut encore la peine d’être vécue. Elles poussent. C’est tout. Moi, je reste là,  dans ma chambre. Rideaux à demi tirés.

Par peur du soleil. Pas de sa chaleur… non. De ce qu’il éclaire.

Car dehors, la vie continue. Avec ou sans moi, et c’est peut-être ça le plus troublant.

Le monde ne s’arrête pas. Il ne ralentit même pas.

Les enfants ont grandi. Les petits-enfants aussi. Leurs rires existent quelque part....

Il y a des photos, des souvenirs, des anniversaires que j’imagine de loin.

Je me demande parfois à quel moment on devient spectateur de sa propre existence. Sans bruit. Sans grand bouleversement.

Juste… un léger glissement.

Et pourtant, au milieu de tout ça, il y a des instants étranges. Presque doux.

Comme cette pensée furtive : Et si j’ouvrais les rideaux aujourd’hui ? Juste un peu. Pas pour tout voir. Pas pour tout affronter.

Mais peut-être pour apercevoir une violette.Une seule suffirait.

Peut-être que ce matin-là ne serait pas “pour rien”.

Peut-être qu’il serait simplement… là. Comme moi.

Ça ne m'empêche pas d'exister, de faire ce qui doit être fait.. 

je me rends compte que chaque matin je fais les mêmes rituels rassurants.. quelques mots croisés dès le réveil, je cherche des bêtises à mettre sur Facebook... je petit déjeune... je prépare à manger et j'attends que la journée passe.. sans heurts, sans projets...

Je vis dans un cocon qui se rétrécit un peu plus chaque jour... je ne suis pas malheureuse.. J'attends...

Et je peux dire une chose qui est rassurante... je ne suis pas triste.. 

Allez une p'tite toile !!