Il fait chaud... j'ai pris mes quartiers d'été dans ma chambre au sous sol...il y fait 21 degrés jour et nuit... Je cuisine, je lis , je dessine, je regarde des séries et parfois j'écris...
Une petite fiction....
Ils s'étaient rencontrés à la faculté. Le genre de rencontre qui ne fait pas de bruit. Un regard, un café partagé, de longues promenades, et très vite cette évidence : ils feraient le chemin ensemble.
La vie leur donna un petit coup de pouce. Elle hérita de l'appartement de sa grand-mère. Sans cela, ils auraient probablement commencé leur histoire dans une chambre de bonne où il aurait fallu choisir entre le chauffage et le dîner. Il ne parla jamais mariage.. c'était bien trop cher, à quoi bon gaspiller de l'argent pour une robe et un costume qu'on ne remettrait jamais...
Elle était déçue mais...... peut-être changerait - il d'idée avec le temps...
Ils poursuivirent leurs études. Lui dans le commerce, elle en comptabilité. Ils travaillaient quelques heures le soir pour payer les factures. Les nouilles chinoises devinrent un membre de la famille. Elles coûtaient peu , elles rechauffaient et comblaient leurs jeunes estomacs...
Ils n'étaient pas malheureux. Ils étaient... économes. Enfin, lui appelait cela de la sagesse. Elle appelait cela remettre le bonheur à plus tard.
Un restaurant ? « On peut manger à la maison. » Un week-end ? « Ça coûte cher. » Le cinéma ? « Il passera à la télévision. » Le coiffeur ? « Tes cheveux poussent très bien tout seuls. »
Alors elle les laissa pousser. Les cheveux. Les regrets aussi.
Les années s'empilèrent comme les relevés de compte qu'il classait religieusement. Chaque dépense passait devant un tribunal dont il était le juge et même le procureur ...
Ils eurent une fille. Une enfant brillante, drôle, curieuse. Leur plus belle réussite. Elle quitta le nid avec un diplôme et une immense envie de vivre. Sans doute avait-elle compris qu'une existence ne se résume pas à comparer le prix du beurre dans trois supermarchés.
Trente-deux ans passèrent.
Un soir, il rentra d'un déplacement professionnel.
Lorsqu'elle rentra du travail elle trouva une clé sur la table. À côté, un mot.
"J'ai rencontré la femme de ma vie. Je pars..."
Elle fila dans leur chambre, l'armoire était vide....Il avait fait lâchement ses valises... même pas le courage de lui dire en face...
Trente-deux ans résumés en une phrase qui tenait sur un demi Post-it.
Elle s'effondra.
Pendant un an, elle survécut plus qu'elle ne vécut. Les journées avaient perdu leur couleur. Même les nouilles chinoises semblaient la regarder avec compassion.
Puis un samedi matin, sans trop savoir pourquoi, elle acheta un pot de peinture.
Elle repeignit le salon. Puis la chambre. Puis les portes.
Puis elle changea les rideaux. Installa un fauteuil jaune, un divan vert..toutes les couleurs qu'il détestait...
Au fond, elle ne rénovait pas l'appartement. Elle décollait les trente-deux années de gris qui avaient fini par recouvrir les murs.
Une collègue insista pour l'emmener à une soirée. Elle y alla presque malgré elle. Elle rit.
Le son lui parut étrange. Comme une vieille connaissance retrouvée par hasard.
Quelques semaines plus tard, elle prit rendez-vous chez le coiffeur. Le premier depuis une éternité.
La coiffeuse demanda :
« On coupe combien ? »
Elle répondit :
« Trente-deux ans, si c'est possible. »
Nouvelle coupe. Nouveaux vêtements. Quelques voyages. Des amis. Des livres lus en terrasse. Des fleurs achetées juste parce qu'elles étaient jolies. Elle découvrit qu'on pouvait commander un dessert sans avoir besoin de justifier cette extravagance à un comité des finances.
Elle n'était plus la femme qu'il avait quittée. Elle était enfin devenue celle qu'elle aurait dû être. Un homme rencontré en vacances s'intéressait à elle tendrement..
Trois ans plus tard, un soir d'automne, on sonna à la porte.
Elle ouvrit.
C'était lui.
Une valise fatiguée. Moins de cheveux. Plus de ventre. Beaucoup moins de certitudes.
Il esquissa ce sourire de propriétaire revenant récupérer un meuble laissé en dépôt.
- Je me suis trompé... Elle n'était pas celle que je croyais. Je rentre à la maison.
À la maison.
Comme on revient rapporter une perceuse empruntée.
Il entra d'un pas assuré.
Enfin... il essaya.
Elle ne bougea pas.
- Tu peux te pousser ? demanda-t-il.
Elle répondit très calmement :
- Pourquoi ?
Il resta interdit.
- Eh bien... c'est chez nous.
Elle éclata de rire. Un rire immense. Libre.
- Chez nous ? Tu as laissé une clé... mais tu as rendu ta place. Tu n'es plus chez toi...
Il tenta son regard de mari raisonnable.
- Tu ne vas quand même pas jeter trente-deux ans de vie commune... tu as 52 ans, tu risques de rester seule..tu n'es plus à l'âge de faire des rencontres
Elle sourit.
Tu sais quoi ? Ces 32 ans m'ont appris exactement ce que je ne veux plus jamais vivre.
Il balbutia :
- Tu n'as rencontré personne j'espère ?
- Si.
Il pâlit.
- Qui ?
Elle se désigna du doigt.
- Moi et bien d'autres !
Le silence tomba comme une facture qu'il n'avait pas prévue.
Elle poursuivit :
- Tu sais ce qui est extraordinaire ? Pendant trente-deux ans, tu surveillais le prix de mon shampooing. Depuis ton départ, j'ai découvert quelque chose qui n'a pas de prix : la paix.
Il regarda autour de lui.
Les murs lumineux. Les tableaux. Les plantes.La musique. Le fauteuil d'un jaune éclatant.. l'appartement vivait...
Une bouteille de bon vin ouverte.
- Tu as changé...
- Oui.
- Tu dépenses beaucoup maintenant ?
Elle répondit avec un sourire délicieux.
- Énormément.
Son visage se décomposa.
Elle ajouta :
- J'achète des fleurs qui fanent, des livres que je relirai peut-être, des billets de train pour voir la mer, du bon fromage, du champagne quand il n'y a rien à fêter... et parfois même des nouilles chinoises.
Il leva les yeux, surpris.
- Pourquoi les nouilles ?
- Pour me rappeler que la pauvreté n'était jamais dans notre porte-monnaie.
Elle était dans ton imagination.
Elle referma doucement la porte.
Pas avec colère.
Avec élégance.
De l'autre côté, il resta longtemps sur le palier.
Pour la première fois de sa vie, il comprit que l'on peut économiser sur tout...
Sauf sur l'amour.
Car lorsqu'on passe trente-deux ans à compter les centimes, il arrive un matin où l'on découvre que c'est le bonheur qui manque à la caisse.
Allez une p'tite toile !
Mikhail Vainstein artiste ukrainien
"Morning", 1981