jeudi 3 février 2022

Souvenirs d'usine.....

 

Petite journée,  déjà postée mais que j'avais oubliée !!J'avais la trentaine...et ça n'est pas de la fiction   !!! 

Le réveil sonne à grand bruit ! vite la main dessus pour ne pas réveiller toute la maison qui dort encore....Il est 3h 20, et c'est pas une heure pour les gens honnêtes de se lever...et pourtant, il faut y aller..

Il y a des matins, je pleurerais, là, assise sur le bord du lit...mais pas le temps de s'attendrir, j'ai 30 minutes pour me préparer...L'été, ça va encore, on entend les oiseaux chanter, et on sait très tôt le temps qu'il va faire...

l'hiver , c'est l'angoisse...Il fait noir, il fait froid !

Marcher dans la maison sur la pointe des pieds durant une demie heure devient de plus en plus épuisant...Passage obligé à la salle de bain...J'allume ma première cigarette, et les gestes s'enchainent sans aucune réflexion de ma part..La machine est bien rôdée, je suis une femme d'habitudes....je fais les mêmes gestes tous les matins, inlassablement, et comme il est tôt, personne ne vient troubler mon rituel....maquillage, assise sur la cuvette des wc, j'allonge mes cils tout en tirant sur ma cigarette ..La fumée monte et s'infiltre dans la petite bouche d'aération qui monte vers l'étage... je sais que l'homme sera réveillé par l'odeur désagréable de la fumée....je le sais, mais je le fais quand même....Parce qu'il m'énerve avec ses grandes affiches qu'il a épinglées sur tous les murs de la maison..." FUMER...TUE"....m'en fout.....J'allume ma deuxième cigarette au mégot de la première et je file boire mon café....Un coup d'œil dans les chambres des garçons qui dorment et je sors dans la nuit froide pour aller prendre mon bus qui passe à 4h10.....7 minutes de trajet à pied.....

Je vole des roses jaunes sur la palissade d'un immense jardin que je longe....Ces fleurs vont me tenir compagnie et  ravir mes yeux durant mes 8h de travail à la chaine....

Le bus arrive..Il en est à son 3ème arrêt et il y a déjà 5 personnes dans le bus...On se salue de la tête, certaines continuent leur nuit...C'est silencieux le matin, tout le monde est renfrogné...Je me racrapote sur mon siège et j'allume ma 3 ème cigarette...nous avons 17 kms à faire avant d'arriver à l'usine...Je ne compte plus souvent en kms, je préfère compter en cigarettes....

Du réveil à l'usine j'ai déjà salopé mes poumons avec 5 cigarettes ...Le bus freine et s'arrête...4 personnes montent, pas de paroles échangées, on dirait qu'on nous emmène à l'abattoir....

Sainte Hélène.....arrêt plus long..Il y en a toujours une en retard..Tous les jours, on attend quelques minutes, afin que Mme trucmuche fasse son apparition...Elle est vieille, la soixantaine parait il, mais elle en fait dix de plus...cassée en deux par sa double journée...elle trait les vaches avant de partir et lorsqu'elle monte une odeur tenace de fumier s'impose à nos narines...Personne ne moufte ! à quoi bon ...Elle sent mauvais, on le sait, elle le sait, mais y'a pas le choix...Faut bien qu'elle vive...Elle ne voit plus trop clair, pas de quoi s'acheter des lunettes, n'entend plus très bien, mais chaque matin elle est là, fidèle au poste...même malade à crever, elle vient ...

Quand on arrive à l'usine, c'est le pointage..On lui sort sa carte et on la lui pointe, c'est comme ça depuis toujours...on pense qu'elle ne sait pas lire ni écrire, mais on n'en parle jamais...à quoi bon....On s'en est rendu compte le jour où elle a été embauchée....elle est restée devant le tableau rempli de cartes avec un oeil hébété, en prenant une au hasard, la reposant...puis une autre.....et puis, elle a dit "je n'ai pas mes lunettes...." et on lui a demandé son nom...et depuis, on la pointe chaque jour...Il arrive même qu'on la pointe alors qu'elle est en congé...

Puis on se masse toutes au milieu de l'atelier, attendant le chef....celui qui va décider de notre sort pour la journée...Il place tout de suite la plus âgée....vous allez faire de l'avance de coupelles Mme trucmuche...pas compliqué...Une vis, un ressort sur la vis et une coupelle pour terminer...elle est chargée de ravitailler toutes les chaines qui feront ce type de rétroviseurs ....Elle cherche sa chaise des yeux, car comme on fonctionne à 2 équipes, une du matin et une du soir, il arrive que nos chaises se trimballent dans l'atelier...C'est d'ailleurs la première chose qu'on fait en arrivant...Vous dire que c'est précieux une chaise n'est pas assez fort....c'est l'outil qui va faire que votre journée sera confortable ou pas...parfois, des ouvriers des autres ateliers viennent les piquer ...Tant qu'on n'a pas retrouvé notre bien, celui qui est à la bonne hauteur, qui a presque pris la forme de nos fesses à force d'y être assis, on n'entame pas la journée...C'est con, mais les premières paroles qu'on entend le matin, c'est à propos des ordures qui ont piqué notre chaise...

Ensuite, selon l'humeur du chef, on est placées les unes après les autres sur une commande bien spécifique...La première assemble des tiges qu'elle balance sur la chaine qui avance, la seconde assemble la tige sur le boitier, la troisième assemble les glaces sur des joncs brûlants qui sortent d'un four qui souffle une chaleur d'enfer, et la dernière emballe le rétro.....1200 rétros...1200 fois je prends le rétro sur le tapis, je claque une glace dessus, l'essuie avec un chiffon alcoolisé, remet le rétro sur le tapis, prends le nouveau rétro qui arrive.....1200 fois.....Parfois je suis aux glaces, parfois à la visseuse, parfois à l'emballage ! On est toutes  polyvalentes..Y'a des postes plus pénibles que d'autres, si t'es bien avec le chef t'as une place privilégiée...sinon, tu te tapes la merde ! 

Le plus dur c'est les rétroviseurs de camion...là, c'est l'enfer ! La punition suprême ! Tous les postes sont pénibles, encombrants...Les joncs qu'on met autour des glaces sont brûlants et en plus,  on doit mettre deux points de colle cyanolit , une horreur ! Si ça te coule sur les doigts t'es brûlée, collée et rien pour enlever la colle...En hiver certaines ont des crevasses à force de gratter cette colle sur leurs doigts...Impossible de mettre des gants, car le coton resterait collé sur le jonc et le rétro foutu...on travaille donc mains nues quand on est aux rétros de camions...

Faut pas trop penser hein? Sinon, personne ne serait là...Si on se mettait à réfléchir on retournerait toutes se coucher....

Un matin, on en a ramassé une de plus sur le chemin...Une nouvelle, qui a encore l'oeil brillant et qui sourit en montant dans le bus...Comme personne ne répond à ses avances, elle s'installe toute seule dans le fond...je vais vous dire, quand on fait ce genre de boulot, on perd vite toute humanité...Moi, le premier jour, je suis montée toute fraiche et souriante, j'ai dit "bonjour" gaiement, mais j'ai pas eu de réponse....Mes premiers pas dans le vestiaire situé dans un sous sol m'ont refroidie d'office , j'ai quitté mon manteau et suivi le troupeau...j'ai pointé, comme tout le monde et suis restée à l'écart ...Mon premier jour je m'en souviendrai toute ma vie....je suis sortie avec les mains remplies d'ampoules, brûlée par les joncs en plastique des glaces car personne ne m'a filé de gants afin que ce soit plus confortable...deux fois 7 minutes pour aller aux toilettes, et ne jamais partir sans être remplacée...et c'est jamais quand on en a envie, c'est quand "EUX" en avaient envie....J'ai vite appris à ne plus boire trop de café ou d'eau...

et puis il a fallu choisir: les toilettes ou la cigarette....J'ai choisi la cigarette, il suffisait de bien prendre ses précautions avant...

à 8h30...Casse croute..Tout le monde en file indienne descend à la cantine...1/2 heure de repos...pipi, un café, un sandwich, 3 cigarettes.....

ça bourdonne partout, ça rit, ça parle, ça crie....ça se réveille quoi !! à 9h, on se dit : "encore 4 heures à tirer..." C'est les plus longues, celles qui se trainent , celles où votre haut du dos commence à brûler, celles qui vous font dire chaque jour: "demain, j'y vais pas...." car oui, à la fin, personne ne m'oblige à aller travailler dans cet atelier de merde....L'homme sera bien content de me voir rentrer à la maison la tête basse.....Je suis partie bosser en usine alors qu'il n'était pas d'accord....

13h....on quitte l'atelier sur un dernier pointage, on monte dans le bus et deux cigarettes plus loin, me voilà revenue à la maison.....

Dringggggg ! 3h20....il faut y retourner.....Car non ! pas question d'abandonner....

15 ans j'y ai passé !! 15 ans ! si ce n'est pas de la folie, ça y ressemble fortement !

Allez ! une p'tite toile !

Georges Elgar Hicks 1824/1914



12 commentaires:

  1. Cette réalité je la connais au travers des dires de ma belle-soeur, je crois que si j'avais eu à travailler dans des conditions aussi rudes, quasi inhumaines, j'aurai souvent été en grève ... je trouve que les conditions de travail en usine n'ont que peu évolué c'est toujours le 19 ème siècle et ce pour un salaire de misère.
    Bravo pour ton courage ta ténécité...mais souvent il n'y a pas d'autre choix que ce dernier l'usine comme ultime recours.

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    1. comme tu dis pas le choix ! j'avais commencé des études d'infirmière que la mort de mon père a interrompues...petite ville sans autres débouchés que l'usine ! On en a fait des grèves ! on a obtenu des avantages, mais l'usine c'est l'usine ! un endroit désespérant où t'as intéret à avoir une vie intérieure intense !! lol
      à 38 ans j'ai repris des études, et le métier que j'ai fait par la suite c'était que du bonheur !! peut être que si je n'avais pas connu l'usine je l'aurais moins apprécié !! à quelque chose malheur est bon !!!
      bisous

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  2. La toile est bien jolie
    Pasfacile tout ça ! la colle, les chaisess, le pipi, café ou pas

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    1. j'adore aussi la toile !! rien n'est simple à l'usine ! je croyais y trouver de l'humanité mais c'était bien souvent chacun pour soi !!

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  3. Zut c'est parti !
    Heureusement pour moi,jeune je fumais quelques blondes,mais avec mes yeux hypersensibles déjà je ne supportais pas la fumée et ne pouvais rien faire avec une cigarette au bout des doigts, ça m'a évité de continuer avec le temps...
    Je disais donc ce n'est pas facile cette vie en usine, les chaises, la colle, le pipi qu'on retient maintenant ce sont des robots qui le font...

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    1. on avait pas le droit de fumer sur notre poste de travail ! donc, fallait attendre la pause pipi et le casse croute !! j'ai commencé à fumer en arrivant à l'usine ! j'avais 21 ans !je l'ai bien regretté par la suite mais bon !!
      les robots font beaucoup de choses, mais il faut souvent des p'tites mains pour certains assemblages !
      gros bisous Marine !

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  4. la petite toile avec les roses jaunes que tu as cueillies...

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  5. j'ai essayé de coller le plus possible au sujet !! lol j'en ai volé des roses jaunes !! je suis sure que le rosier était ravi de mes rapines, car chaque année il était de plus en plus beau !! Gros bisous Josette !

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  6. Je me souviens que tu en avais parlé de cette histoire. ça m'avait marqué .
    J'en reviens pas de ta facilité à écrire en ce moment. Je pense que ça te vide la tête. et moi, je n'y arrive pas ! j'essaie mais j'ai trop de choses à faire ou trop de conversations au téléphone
    Bisous Jolie-Belle

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    1. l'homme est dans les Vosges alors c'est les vacances !! lol parfois ça me revient ces années difficiles ! c'était à la fois dur et formateur ! une fois que tu étais passée par là, plus rien ne pouvait t'atteindre !ça m'a ait apprécier des choses qu'en temps normal j'aurais trouvé difficiles !
      et puis, ce fut les années "transformation physique "...
      bisous à toi ma belle !!

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  7. Chouette écriture pour souvenirs pas faciles. Bravo !!

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    1. souvenirs de ma jeunesse ! Nous étions plus de 400 dans cette usine, et j'y ai aussi de bons souvenirs malgré tout ! ça te forme pour toure la vie ! bon dimanche à toi !

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