vendredi 23 janvier 2026

Chambre 18



Ce matin sur mon fil d'actualités... cette photo... ça m'a donné envie d'écrire une nouvelle.. fictive bien sûr....



On l’appelait la chambre 18.

Pas par méchanceté ,  non ... par fatigue. Par manque de bras, de temps, de souffle. Dans le couloir trop long de l’EHPAD Les Tilleuls, les prénoms s’effaçaient comme de la craie sous la pluie. Il restait les numéros, plus simples à retenir quand les journées débordaient.

Avant, elle s’appelait Madeleine. Mais cela, plus personne ne le disait.

Madeleine avait quatre-vingt-six ans et des souvenirs pleins les poches. Des dimanches qui sentaient le poulet rôti, un mari qui sifflotait faux, une fille aux nattes trop serrées. Elle avait été couturière. Ses mains se souvenaient encore des gestes, même quand sa tête hésitait.

Ici, pourtant, ses mains ne servaient plus à rien.

Elle entendait tous les bruits du service....

— La 18 a encore refusé de manger. La 18 n’a pas dormi cette nuit. Il faut changer la 18.

Les jours se ressemblaient tous.. même lumière pâle, même odeur de désinfectant, mêmes voix pressées...On la lavait vite, on la nourrissait vite, on la couchait tôt... Personne n'était méchant, juste débordé...

Et à chaque fois, quelque chose se fissurait un peu plus en elle. De plus en plus elle cherchait son nom comme on cherche une clé perdue.

Parfois il lui revenait, doucement — Ma… de… puis il se s'envolait avant la fin.

Dans sa chambre, il n’y avait plus de téléphone. Trop compliqué, avait-on dit. Plus de photos non plus : elles avaient disparu lors d’un déménagement, ou d’un oubli, ou d’un tri trop rapide.

Sa fille ne venait presque plus.  Je travaille beaucoup, maman. Tu comprends…

Madeleine hochait la tête. Elle comprenait tout. Elle comprenait surtout le silence.

Un matin, quelque chose s’est levé en elle. Pas une révolte spectaculaire. Juste une certitude simple, têtue.

Elle ne voulait plus être un numéro. Elle voulait qu’on l’appelle.

Par son nom.

Alors elle a mis sa plus belle robe, son gilet et elle a marché. Le couloir, la porte coupe-feu, le jardin encore humide de rosée. Personne ne l’a vue partir.

Dehors, l’air était frais. Vivant.

Madeleine avançait sans savoir où aller. Chaque pas était une victoire. Les voitures passaient trop vite, le monde semblait immense, mais elle continuait.

Elle ne fuyait pas l’EHPAD. Elle se cherchait elle même....

Je suis quelqu'un se disait elle.... Mais à qui le dire?

Au coin de la rue,  elle s'assit sur un banc... Elle pleurait, sans bruit quand une voix s'est adressé à elle...

C'était une aide soignante, pas celle qui courait toujours, pas celle qui soupirait... Une jeune femme aux yeux fatigués mais doux.. Elle la regardait vraiment... Vous êtes de l' EHPAD non? Comment vous appelez vous ?

La vieille dame répondit : chambre 18....

Non ! Ça c'est une chambre, pas un prénom... Moi je m'appelle Clara.. et vous, je suis sûre que vous avez un joli prénom...

À cet instant précis quelque chose s'ouvrit en elle... Madeleine dit elle...

Alors Madeleine,  je vais vous raccompagner..

Tout doucement elle l'aida à se lever.. Clara marcha à son rythme, lui décrivant les arbres, le ciel, le monde qui grouillait autour d'elles...

De retour le chiffre 18 brillait toujours, mais quelque chose avait changé... Avant de partir, Clara colla un petit papier sous la plaque... MADELEINE..

Comme ça dit elle, on n'oubliera pas... Elle prit le temps d'aller lire son dossier.. Elle apprit que Madeleine avait été couturière... Un jour elle alla la voir avec une boîte trouvée dans la réserve..

- Regardez ce que j'ai trouvé ? Quelqu'un l'avait mise de côté..

À l'intérieur, des boutons anciens, des bobines, une petite paire de ciseaux...

Les mains de Madeleine tremblèrent, mais elles savaient... Elle touchait du bout des doigts tout ce qui avait fait sa vie..

Vous voyez, votre mémoire est encore là.. Elle habite toujours vos mains...

Madeleine souriait, elle était reconnue...on ne s'adressait plus à un lit, plus à un dossier..on s'adressait à elle : MADELEINE...

Les jours suivants quelque chose changea dans l'établissement.. Un matin, les résidents découvrirent de nouvelles plaques sur les portes.. Sous les numéros froids apparaissaient, écrit en lettres rondes :

Madeleine : chambre 18

Lucien : chambre 8

Aïcha : chambre 22

Et ce jour là, même si le personnel manquait toujours, même si le temps courait trop vite, les résidents étaient devenus autre chose que des chiffres.. parfois cela suffit pour rester humain..

Le couloir semblait respirer autrement...on ne disait plus : La 18 déambule, mais Madeleine aimerait se promener...

On la saluait par son prénom, même si elle ne se souvenait plus de tout , elle savait une chose essentielle... elle n'était plus un numéro.. elle était un prénom, une histoire... une personne.. vivante 

Parfois Clara passait le soir quand le bâtiment se calmait enfin.. Elle s'asseyait quelques minutes au bord du lit...

-Racontez moi votre mari.. vous savez celui qui sifflait faux..

Elles riaient..

Certaines nuits, Madeleine appelait.. Elle ne savait plus pourquoi, ni comment.. Mais quelqu'un venait...

- C'est moi, Madeleine...

Alors elle se rendormait..

Un matin d'hiver, la neige recouvrit le jardin..

- je crois que je vais partir bientôt dit elle calmement..

Clara ne répondit pas tout de suite, mais elle sentait que les forces de Madeleine s'amenuisaient ..

Elle téléphona à sa fille, elle sentait qu'il le fallait..

Dans l'après-midi, la fille de Madeleine arriva, essoufflée, en retard..

Elle s'assit près du lit bouleversée par ce corps devenu si fragile...

Maman... je suis là.. je suis tellement désolée, je pensais manquer de temps.. mais je n'avais pas compris que c'était toi qui en manquais...

Les paupières de Madeleine frémirent...

- Tu as grandi souffla t elle..

- Oui maman..

Elles restèrent ainsi, main dans la main.. Il n'y avait pas de reproches, plus de temps perdu... juste l'instant...

Elle s'endormit paisiblement.. 

Madeleine n'était pas partie comme un numéro, elle était partie comme une femme, une mère, avec un prénom, avec une main tenue... et la certitude d'avoir été jusqu'au dernier instant : Un être humain...

Allez une p'tite toile... Madeleine est partie pêcher des étoiles...









22 commentaires:

  1. Très émouvante ton histoire... un jour en 2012 j'avais écrit... https://marie-aupaysdesimagesetdesmots.blogspot.com/2012/06/poeme-helene.html#comment-form

    RépondreSupprimer
  2. Un récit qui se veut optimiste, plein d'humanité retrouvée.

    Mais tu décris aussi la réalité des EHPAD, le nombre insuffisant de personnel, la tristesse d'une fin de vie quand le manque de temps ne permet plus un échange de qualité.
    Nous avons tous peur de mal vieillir, de souffrir, de l'abandon, de perdre la tête. La vraie vie c'est une vie de relations, c'est elles qui nous constituent depuis le début, qui forgent notre personnalité. Nous ne sommes rien sans le regard, sans la reconnaissance de l'autre.
    Merci Chaourcinette pour cette histoire qui nous redit ce qui est essentiel dans toute vie.

    RépondreSupprimer
  3. J'ai un problème pour répondre aux commentaires.....Marie je viens d'aller lire ce superbe poème sur Hélène et c'est bien plus joliment dit que dans ma p'tite nouvelle !..."quand sa vie à l'envers s'effrite sans repère ..." Madeleine en est là...Entre deux eaux, mais il subsiste malgré tout cette envie d'être nommée, car sans prénom, sans nom....elle a l'impression de ne plus exister..Je t'embrasse !

    RépondreSupprimer
  4. Fifi, impossible d'écrire sous ton com'...C'est optimiste mais aussi tragique...J'ai fait un stage dans une maison de retraite, mais à l'époque, le personnel manquait moins..à présent c'est la rentabilité qui prime et on oublie l'humain...Parfois les familles restent le soir pour donner la becquée aux personnes alitées...
    Je ne sais pas s'il vaut mieux y entrer en ayant un peu perdu la tête pour ne pas voir le manque...ou ne pas y entrer du tout et espérer mourir dans son sommeil !!
    comme tu le dis si bien, nous ne sommes rien sans le regard de l'autre...
    Continuons à entretenir les liens d'amitié, les relations humaines...et demain.....ben demain sera un autre jour !! je t'embrasse !!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Par contre pour moi la possibilité de répondre s'affiche... Ce qui veut dire que nous ne voyons pas tous la même chose, ce qui est valable pour le net est valable aussi dans la vie : nous disposons de filtres différents !
      De temps en temps il y a des mises au point qui sont nécessaires chez Blogger ce qui occasionne des disfonctionnements transitoires ; il faut être patient !

      Supprimer
    2. j'ai l'impression que c'est revenu !! tu vois Cergie je réponds sous ton com !! Patience !!! bisous

      Supprimer
  5. J'ai eu le même problème au niveau des commentaires. Si tu viens me faire un pt'it coucou, tu verras, j'ai été obligée de faire des réponses groupées. J'ai l'impression que cela va mieux. Bref, blogspot nous fait galérer...
    Bises

    RépondreSupprimer
  6. C'est toujours pas revenu ! J'ai même eu du mal à insérer les images !! Je file chez toi !! 😘

    RépondreSupprimer
  7. Bien triste la vie dans les Ephad. J'espère finir ma vie chez moi. Beaucoup de progrès restent encore à faire sur le plan humain.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. oui, je crois que c'est le vœu de beaucoup !! Mais je ne sais pas si on aura grand chose à dire le moment venu !! J'ai eu une vieille voisine qui est restée chez elle jusqu'à plus de 90 ans, monter un étage était devenu difficile, nombreuses chutes...Puis ses enfants l'ont placée...Il parait qu'elle a vécu très bien ce moment...Elle a fait suer tout le personnel! lol mais je pense qu'elle a adoré ne plus être seule...bonne journée !!

      Supprimer
  8. J'ai les larmes aux yeux ma douce, tout cela est si vrai...
    Il ne faut pas trop attendre des autres, merci pour cette histoire si touchante.
    Gros bisous

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. oui, j'ai connu cela durant mes stages ...et j'aimais bien passer du temps avec les personnes âgées...étant stagiaire en économat, je n'étais pas pressée pour les soins...C'était beaucoup de relationnel...bisous ma zoupinette !

      Supprimer
  9. Je ne sais plus ce que je t'ai écris, mais j'ai aimé ton histoire Chaourfinette !
    C'est compliqué si les mots d'amitié ne parviennent pas à destination !!
    Je t'embrasse.
    Que ferons nous, dans quelque temps ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. je t'ai lue ne t'inquiète pas !! j'ai omis d'aller sur mon blog et les commentaires en attente se sont accumulés !! Que ferons nous?? Christian est là pour toi...et sinon, nous n'aurons peut être pas le choix !! je t'embrasse !

      Supprimer
  10. "Maman... je suis là.. je suis tellement désolée, je pensais manquer de temps.. mais je n'avais pas compris que c'était toi qui en manquais..." Exactement... On pense toujours que l'on a le temps, que les choses comme les personnes sont éternelles !
    Mercredi dernier je suis allée voir une ancienne voisine à sa résidence dont elle ne voulait pas dire au début que c'est un EPAHD. 2 semaines auparavant, j"étais allée la voir et ai trouvé sa porte fermée, j'ai demandée à une dame de service, elle m'a dit que je pouvais entrer. Liliane était couchée, elle m'a accueillie en disant "je suis à l'agonie", je ne suis pas restée longtemps car elle avait des crampes brusques au ventre, très douloureuses, elle m'a soutenu que depuis deux jours elle n'avait vu ni médecin ni infirmière et que sa fille était en vacances... Je lui tenais les mains de mes mains fraiches du dehors et elle ne s'en est pas plainte
    C'est pour cela que je lui ai laissé deux semaines avant de retourner la voir, pour lui laisser le temps de se remettre
    Mercredi, porte close encore, elle était encore au lit avec meilleure mine. Heureusement on lui lave le dos et on y passe de la crème pour éviter les escarres. D'après elle c'est sa fille qui a dû faire venir SOS médecins ! Difficile de savoir vraiment car elle se fait souvent un cinéma dans sa tête. Je ne ne suis restée qu'un quart d'heure mais lui ai dit que je viendrais la semaine suivante

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. c'est compliqué parfois les visites aux anciens voisins !! Je me suis occupée de ma voisine et de son mari durant une petite année...repas, préparation des médocs, toilette... ça me faisait plaisir de m'occuper d'elle...parkinson, toute fragile, et même si nous habitions depuis 30 ans l'une à côté de l'autre je n'avais jamais noué des liens très forts avec elle...ancienne directrice d'école, charmante ...Elle est venue sonner chez moi un matin pour demander de l'aide...Et son mari, malade lui aussi, mais moins qu'elle, est mort subitement...Les enfants l'ont placée immédiatement ...Je suis allée la voir, mais ne plus avoir sa maison a été un choc terrible...la voir baisser, maigrir, et ne plus me reconnaître a été un choc..Elle est DCD au bout d'un an..C'était mieux pour elle ...Bisous !

      Supprimer
  11. "Je ne sais pas s'il vaut mieux y entrer en ayant un peu perdu la tête pour ne pas voir le manque...ou ne pas y entrer du tout et espérer mourir dans son sommeil !!"
    Quel dilemme ! Lorsqu'on vieillit à ce point de toute façon on renonce. Surtout à son indépendance ! Et on ne peut faire autrement si on veut vivre encore
    La résidence où est Liliane n'est pas si mal. C'est elle qui n'st pas bien : presqu'aveugle, quasi sourde, en fauteuil, on lui fait sa toilette et la change chaque jour. Sur sa porte il y a le N° de la chambre, sa photo, son prénom et son nom de famille. Heureusement je suis très souvent allée la voir chez elle lorsque petit à petit elle diminuait, puis dans une première résidence dite "senior" où elle disposait d'un deux pièces avec ses meubles. Chez elle, nous avons beaucoup parlé, elle m'a raconté sa vie depuis l'enfance où sa mère est partie laissant ses trois enfants à son mari qui a dû les mettre en pension avant de les reprendre lorsqu'il s'est remarié. Sa rencontre avec son mari, leur mariage, leur vie, ses voyages, sa famille, sa fille qu'ils n'avaient pas revue depuis 15 ans lorsque son père est décédé. Et heureusement car ces liens là il serait trop tard pour les nouer à présent qu'elle perd la boule comme on dit. Je la suis au gré de ses pérégrinations, je rebondis sur ce qu'elle me raconte, la relance sur son passé. Mais la Liliane que j'ai connue n'est plus là, même si elle a des éclairs de lucidité
    Bises, Chaourcinette !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu avais noué des liens très forts donc vous aviez une histoires commune...Je dois avouer qu'avec ma voisine, on se saluait dans le jardin l'été, et l'hiver quand elle sortait sa voiture..Mais pas de confidences...Je suis entrée dans leurs vies assez bizarrement...si elle ne m'avait pas sollicitée, je ne me serais même pas rendue compte qu'elle était malade !! Sa fille, peu présente et pas aimable, venait tous les mercredi...j'avais fait une liste de courses pour pouvoir leur faire à manger...elle passait 1/2 h avec eux et partait en disant "j'ai piscine! je file !!" c'était pas mal là où elle a été...J'avais proposé de m'occuper d'elle, c'était inutile de la placer immédiatement après le décès de son mari...En plus, je faisais ça bénévolement, avec plaisir...Mais ils ont dit non...On va vendre la maison, et on n'a pas le temps de s'en occuper...Faire les courses pour la fille, c'était trop compliqué !! lol
      après, à l'ehpad , je ne la retrouvais plus...elle avait perdu ce qu'elle aimait, son jojo, sa maison..Je pense qu'elle n'avait plus trop envie de vivre...
      Bises Cergie !! bon week end !

      Supprimer
  12. Que se passera-t-il pour Christian, pour moi ?
    J'aimerais voir la vie en rose, j'aimerais ne pas être grognon, ne dipenser que de la douceur...
    Tu sais mon amaryllis a huit fleurs bien sérrées et je l'ai bien tuteuré avec bâtons et raffia, pas comme l'autre fois où sa tête trop lourde est tombée, "cassée" (!!)...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je suis sûre que tout va bien se passer et que ça n'est pas possible... tu n'es pas grognon 😂... et puis quand on a mal c'est normal de grogner un peu !!
      C'est incroyable 8 fleurs !! C'est énorme ! J'en ai vu un chez une copine.. deux énormes fleurs, éclatantes... je réessaierai l'année prochaine...

      Supprimer
  13. Chassagne-Montrachet . Mon frère disparu nous avait plusieurs fois "traités" à Capbreton au restaurant, avec du Chablis, pas mal non plus !!

    RépondreSupprimer
  14. À goûter et déguster alors ! J'ai le bec sucré et je ne jure que par des vins blancs un peu sucrés...un coteau du layon... j'adore !! Tchin ma zoupinette 😘

    RépondreSupprimer