mardi 30 juin 2026

Les codes...

Une petite fiction... mais pas complétement car j'ai eu cette conversation avec quelqu'un de ma famille cette semaine et c'était le même sujet.. j'ai juste brodé autour...

Marcel avait quatre-vingt-trois ans. Une fille qui habitait Lille,  et qui l'avait oublié.. Elle avait sa vie, ses enfants, son mari, son travail..ajouter un vieux père à tout ça était au dessus de ses forces.. Elle était venue enterrer sa mère, vite, très vite... ne s'était pas posé de questions sur la suite..

Je t'appelle lui avait elle dit... Il attendait, souvent pour rien.. Il n'avait plus de place, il avait essayé d'appeler mais il avait vite senti qu'il dérangeait..

Elle habitait loin... Il comprenait..

À son âge, on ne demandait plus grand-chose à la vie. Juste que le facteur passe encore, que les douleurs oublient parfois les genoux, que l'hiver ne soit pas trop long... et que la retraite arrive à la date prévue.

Ce mardi-là, il s'était réveillé avant le jour.

Sur la table de la cuisine, une enveloppe blanche attendait. La facture d'électricité.

Il la regardait comme on regarde un nuage noir approcher.

Si la pension n'était pas versée, il ne pourrait pas payer.

Autrefois, cette inquiétude n'aurait même pas existé.

Louise s'occupait de tout.

Elle connaissait les dates, les papiers, les démarches. Elle avait cette intelligence discrète des femmes qui tiennent une maison sans jamais donner l'impression d'en porter le poids.

Lui travaillait. Elle organisait la vie.

Quand elle est morte, il n'a pas seulement perdu son épouse. Il a perdu la personne qui savait traduire le monde.

Depuis, les lettres étaient devenues compliquées.

Les formulaires semblaient écrits pour d'autres.

Et les mots nouveaux... "identifiant", "espace personnel", "application", "QR Code"... avaient remplacé les bonjours.

À la banque, Marcel prit un ticket.

Le numéro 48.

Il attendit longtemps.

Autour de lui, les clients baissaient les yeux sur leurs téléphones. Leurs doigts glissaient sur les écrans avec une facilité qui ressemblait à un autre langage.

Lui tenait son téléphone à clapet dans sa poche. Il ne sonnait presque jamais. Mais au moins, il savait répondre quand il sonnait.

Enfin... il le croyait.

Quelques mois plus tôt, un homme l'avait appelé.

Une voix douce. Respectueuse.

« Monsieur Marcel, nous avons détecté une opération suspecte sur votre compte. Nous allons vous aider à le sécuriser. »

Il connaissait son nom. Sa banque. Son adresse.

Alors Marcel avait cru parler à quelqu'un d'honnête.

Il avait donné ses codes. Tous.

Le soir même, ses économies avaient disparu.

Ce n'était pas l'argent qui lui faisait le plus mal.

C'était d'avoir découvert qu'on pouvait voler un homme en utilisant simplement la gentillesse .

Quand son numéro s'afficha, il s'approcha du guichet.

Une jeune employée leva les yeux quelques secondes. Son visage était fatigué.

On devinait qu'elle courait depuis le début de la journée.

« Bonjour... Je voudrais savoir si ma pension est arrivée. »

Elle continua de taper sur son clavier.

« Vous avez regardé sur l'application ? »

Marcel hésita.

« Je n'en ai pas. »

« Alors sur votre espace client ? »

Il secoua la tête.

« Je ne sais pas ce que c'est. »

Elle soupira.

« Votre adresse mail ? »

Il répondit presque en s'excusant.

« Je n'en ai jamais eu. »

La jeune femme ferma les yeux une seconde.

Il y avait la file d'attente.

Les objectifs.

Le téléphone qui sonnait.

Les rendez-vous.

Le temps qui manquait toujours.

« Monsieur... aujourd'hui tout se fait en ligne. Je ne peux pas expliquer tout ça à chaque personne. »

Marcel resta immobile. Il n'avait rien compris. Pas parce qu'il était incapable. Parce que personne ne parlait sa langue.

Autrefois, il savait réparer une toiture sous la pluie. Poser une charpente sans plan.

Reconnaître une panne de moteur à l'oreille.

Aujourd'hui, il ne savait plus demander un simple renseignement.

Il baissa la tête.

Les vieux apprennent vite à avoir honte. Honte de faire attendre. Honte de demander. Honte de ne plus suivre.

Alors ils disent souvent :

« Ce n'est pas grave... »

Même quand ça l'est.

Il allait repartir lorsqu'une voix s'éleva derrière lui.

« Excusez-moi... »

Un jeune homme venait de quitter la file.

Vingt-cinq ans peut-être.

Des baskets usées.

Un ordinateur dans un sac à dos.

Le visage encore plein de cette jeunesse qui croit pouvoir réparer beaucoup de choses.

« Je pense que monsieur demande simplement un relevé de compte. »

La guichetière leva les yeux.

« Oui... mais... »

« Il ne demande pas Internet. Il ne demande pas une application. Il demande une feuille de papier. »

Quelques secondes de silence. Puis l'imprimante se mit à ronronner.

Le bruit était presque dérisoire. Quelques grammes de papier.

Quelques lignes d'encre. Il n'avait fallu que vingt secondes.

Marcel prit la feuille entre ses mains comme un objet précieux.

Sa pension était là.

Il pourrait payer l'électricité. Ses épaules s'abaissèrent doucement.

Il respirait de nouveau.

En sortant, le jeune homme le rejoignit.

Ils marchèrent côte à côte. Sans parler d'abord.

Puis Marcel murmura :

« Vous savez... j'ai construit des écoles... des maisons... une mairie... Dans mon métier, on disait que j'avais de l'or dans les mains. Aujourd'hui, j'ai l'impression d'être devenu idiot. »

Le jeune homme s'arrêta.

« Non, monsieur. Le monde est juste allé plus vite que vous. Ce n'est pas la même chose. »

Ces mots firent vaciller quelque chose dans le regard du vieil homme.

Depuis des mois, personne ne lui avait rendu sa dignité.

Ils s'assirent sur un banc. Le jeune expliqua les arnaques. Les faux conseillers. Les SMS. Les mails. Les pièges.

Marcel, lui, parla de Louise.

Il parla des saisons où l'on réparait tout. Des voisins qui entraient sans frapper. Du café partagé sur un chantier.

Des mains qui savaient fabriquer presque tout.

Le jeune écoutait.

Il découvrait un monde sans mot de passe.

Marcel découvrait un monde où l'on pouvait parler à quelqu'un vivant à l'autre bout de la planète.

Ils riaient de leurs ignorances respectives. L'un ne savait pas installer une application. L'autre était incapable de planter correctement un clou.

Ils avaient chacun un morceau du monde.

Aucun ne possédait le monde entier.

Avant de se quitter, le jeune écrivit son prénom et son numéro sur un petit papier.

« Si quelqu'un vous demande vos codes... »

Marcel sourit.

« Les seuls codes que je donnerai désormais... ce sont ceux du portail de mon jardin. »

Le jeune éclata de rire. Si vous avez besoin d'aide pour vos papiers, appelez moi.. j'habite tout près.. vous m'apprendrez à planter un clou et moi je trierai avec vous ce qui est important et ce qui ne l'est pas...

Puis il serra cette vieille main, large, déformée par une vie de travail.

Une main qui avait construit des maisons où d'autres avaient appris à vivre.

En regardant Marcel s'éloigner, il comprit soudain une chose.

On répète souvent que les personnes âgées doivent apprendre le monde des jeunes.

C'est vrai.

Mais on oublie que les jeunes ont, eux aussi, un apprentissage à faire.

Celui de la patience. Celui de l'écoute. Celui de ralentir assez pour ne laisser personne au bord du chemin.

Une civilisation ne se mesure pas à la vitesse de sa fibre optique.

Elle se mesure au temps qu'elle accepte de consacrer à celui qui avance moins vite.

Le progrès est extraordinaire lorsqu'il ouvre des portes.

Il devient cruel lorsqu'il transforme une simple demande, "Est-ce que ma pension est arrivée ?", en une énigme impossible.

Et peut-être qu'un jour, lorsque les doigts du jeune homme trembleront à leur tour devant les inventions d'un siècle nouveau, il se souviendra de Marcel.

Il espérera alors qu'un inconnu s'arrête quelques minutes.

Non pour lui apprendre une machine.

Mais pour lui rappeler qu'avant d'être des utilisateurs, des clients ou des numéros de dossier, nous sommes des êtres humains.

Et qu'aucune application, aussi perfectionnée soit-elle, ne remplacera jamais la plus ancienne des technologies : une main tendue.

Allez une p'tite toile !!





6 commentaires:

  1. ah oui Chaourcinette... lundi dernier j'avais un rendez-vous à Paris, mon aîné c'est rendu disponible (j'ai de la chance)venant du 44 en devait se retrouver à 9 h à la gare Montparnasse... voilà que mon train ralentit après Versailles et s’arrête à Viroflay bien sur le message envoyé audio m'est incompréhensible...j'attends...20 minute plus tard j'appelle mon fils lui expliquant cet arrêt et à ce moment je vois plein de passager quitter le train pour s'engouffrer un un autre sur la voie voisine...bien sûr ils avaient tous les yeux sur leur téléphone et pianotaient , je demande à l'un deux ce qu'il se passe et il me répond c'est le RER, paumée et en retard j'hésite et fait comme eux et rappelle mon fils à Montparnasse , lui dit que je suis dans ce RER et qu'il allait à Juvisy (j'avoue mal situer ce lieu) heureusement il me rappelle et me dit pas de souci, calme toi c'est bon tu descendras à Saint Michel j'y vais on s'y retrouvera ...Ce qui arriva ouf.
    J'ai dans mon sac un vieux plan papier du métro mais de l'époque et les nouvelles lignes dont les RER ne sont pas indiquées, avec le petit écran du téléphone je n'arrive pas me repérer.
    au retour j'ai demander un plan au chauffeur du bus et il me répond ma pauvre dame aux arrêts ça n'existe plus si vous voulez les horaires et le trajet il faut flasher le QR code !!!
    je suis périmée .

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    1. Tu n'es pas la seule à être périmée 😅!! Et encore on arrive à naviguer un tant soit peu ! Mais tout ce qui arrive en ce moment, l'IA, les nouvelles technologies j'avoue que j'ai beugué.. ça devient de plus en plus compliqué ! Et mon histoire est tirée d'une conversation avec ma belle soeur qui m'appelle en pleurant car son mari doit avoir une consultation avec un spécialiste en vidéo... j'ai passé une demie heure a lui expliquer que la secrétaire allait lui envoyer un lien, qu'ils allaient devoir cliquer dessus.... mais elle ne comprenait pas.. c'est quoi un lien ? C'est quoi un QR code ? Elle a 83 ans sait à peine ouvrir ses mails et surtout est persuadée que dès qu'elle allume son ordinateur quelqu'un va essayer de l'arnaquer... Elle n'est pas la seule à ne pas savoir quoi faire avec toutes ces nouvelles inventions..
      Je t'imagine dans le train, paniquée, dans un endroit inconnu.. heureusement ton fils t'a rassurée.. j'aimerais bien voyager encore mais le sens de l'orientation me fait défaut et l'homme est encore plus perdu que moi 😂.. donc je reste tranquilou sur ma terrasse et je vis sans QR code 😂 bisous ma Josette 😘

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    2. j'adorai les cartes routières je n'ai pas mon permis et je dirigeais mon époux en passant par des petites routes, faisant de superbes découvertes ! (je suis du même âge que ta belle-sœur)
      bisous du soir

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    3. J'ai servi comme toi de copilote lorsque mon premier mari conduisait.. Jte Dis pas les engueulades 😂.. et les kms en plus !! À présent je branche waze dès que je monte dans la voiture et je laisse une inconnue me guider !! Yen a une qui s'appelle Mireille et qui a l'accent de Marseille.. ça me tient compagnie 😂 bisous Josette !!

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  2. Émouvant et aussi révoltant! J'ai assisté à ce genre de conversation au guichet d'un laboratoire d'analyse!
    - Vous m'enverrez les résultats quand?
    - Par mail monsieur...
    -Je n'ai pas d'adresse mail et pas d'ordinateur!
    _ Donnez-moi l'adresse mail de vos enfants ou d'un voisin!
    -Je n'ai pas ces adresses-là...
    -Je ne peux rien faire pour vous!
    ...Je me suis avancée timidement et j'ai demandé à la secrétaire d'envoyer les résultats par courrier...
    Réponse: Oui c'est vrai on peut mais ça va me prendre plus de temps...
    -Vous avez l'adresse postale de ce monsieur?
    -Oui c'est sur son profil...
    -Bon parfait vous lui envoyez!
    J'espère qu'il les aura reçus ses résultats!

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    1. Oui ça devient fou à présent ! Être obligé d'intervenir pour régler le problème !! T'as de la chance qu'elle ne t'ai pas dit qu'ils n'ont plus de timbres pour ce genre d'envoi !! j'ai une copine qui est allergique 😂 à internet.. Son frère est décédé dernièrement et tout ce qui est administratif se fait sur le net... heureusement elle sait que je peux l'aider.. je gère plusieurs comptes pour elle... bancaire, mairie, impôts, courrier administratif.. je fais pareil pour ma sœur.. je suis obligée d'avoir des classeurs avec tous les identifiants, mots de passe pour plein d'administrations.. mon ordinateur n'y comprend plus rien...😂 et l'homme est lui aussi allergique à tout ce qui est administratif..donc ça me fait un boulot à plein temps 😂😂ce qui est terrible c'est l'angoisse que ça provoque chez les gens..ma belle sœur en fait partie.. et ça va pas aller en s'arrangeant !! Bisous 😘😘

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