Me voici devant ce grand mur recouvert de vigne vierge…quelle aubaine pour la petite souris que je suis ! je grimpe allègrement, m'accroche aux feuilles, aux branches et arrive sur le rebord d'une fenêtre entrouverte…..
Je m'y glisse et d'un bond j'atterris sur un sol tout doux…..Une odeur fait frétiller mes narines…c'est une odeur que grand père Justin m'a appris à connaitre…dans cette maison il y a un chat…de terreur je me faufile au fond d'une armoire à linge….je connais l'odeur mais je ne connais pas "le chat"….c'est comment un chat? c'est gros? petit? ça a des plumes ? de la fourrure comme la mienne?
J'entends des bruits de voix en bas….tout doucement je file vers les escaliers que je descends avec précaution…..
Une vieille dame est allongée sur un divan , un livre à la main et elle regarde un truc lumineux avec un personnage qui parle tout seul…..à présent je sais que ça s'appelle une télévision….
Je regarde tout autour de moi à la recherche du félin qui risque de me croquer s'il me trouve, mais je ne vois rien qui bouge…..
De là où je suis, je me rends compte que des larmes coulent sur les joues de la dame…elle ne les essuie pas, elle regarde fixement l'écran, son livre, les joues brillantes…et je me mets à écouter ce que le personnage raconte….c'est un homme, je ne sais pas lui donner d'âge, pour moi, il y a des personnes âgées et des petits qu'ils appellent des enfants;..entre les deux je vois bien qu'ils ont une peau plus lisse, des yeux plus brillants, mais je ne sais pas à quoi c'est dû….
Dans le monde des souris ça doit être pareil…il y a le vieux grand père Justin, mes parents et mes frères et sœurs….on voit qu'ils vieillissent parce que leurs poils blanchissent, parce qu'ils courent moins vite….ça doit être pareil chez les hommes….
J'écoute attentivement car ce que le monsieur raconte fait pleurer la dame….J'apprendrai par la suite que c'est comme une pièce de théâtre..L'homme lit des pages écrites par un auteur qui s'appelle Albert Cohen….Le livre de ma mère….et je vois que la dame le lit en même temps…
" Pleurer sa mère, c'est pleurer son enfance. L'homme veut son enfance, veut la ravoir, et s'il aime davantage sa mère à mesure qu'il avance en âge, c'est parce que sa mère, c'est son enfance. J'ai été un enfant, je ne le suis plus, et je n'en reviens pas."
je ne comprends pas ce qu'il dit…..dans le monde des souris notre mère nous nourrit jusqu'à 21jours…et après on ne se voit plus…chacun fait sa vie…Ma mère refait des petits qu'elle nourrit encore…et puis fini…c'est un éternel recommencement…aucun regret..notre cœur est nourri d'amour et de lait avec une telle intensité qu'il est suffisant pour toute notre vie…Pourquoi les hommes se compliquent ils la vie ??
"Avec elle seule je n’étais pas seul. Maintenant je suis seul avec tous.
Comme je voudrais maintenant, loin de ces importants que je fréquente, quand ça me chante, retrouver Maman et m’ennuyer un peu auprès d’elle.
Et pourtant je l'aimais.
Mais j'étais un fils.
Les fils ne savent pas que leurs mères sont mortelles.
Je ne veux pas qu'elle soit morte."
Quelle drôle d'idée….la vie, la mort quelle importance? dans notre portée j'avais une petite sœur qui n'arrivait pas à se nourrir …ça perturbait toute la portée ….sa gueule était malformée et ne pouvait saisir la mamelle maternelle…Notre mère l'a saisie par la peau du dos et l'a trainée hors du nid…Je me souviens lorsque nous sommes sortis du terrier avoir vu un petit tas d'os recroquevillés pas loin de l'entrée…Ma mère avait fait ce qu'il fallait faire…Pour le bien des autres…En a-t-elle souffert ? je crois que nous ne connaissons pas ce sentiment…c'est pourquoi je suis si étonné de voir cette dame souffrir et pleurer….
"Aucun fils ne sait vraiment que sa mère mourra et tous les fils se fâchent et s'impatientent contre leurs mères, les fous si tôt punis.
Oui, une simple ma mère. Mais tout ce que j'ai de bon, c'est à elle que je le dois. Et ne pouvant rien faire d'autre pour toi, Maman, je baise ma main qui vient de toi."
"Édentés ou non, forts ou faibles, jeunes ou vieux, nos mères nous aiment. Et plus nous sommes faibles et plus elles nous aiment. Amour de nos mères, à nul autre pareil."
Quelle complication les sentiments ! Je voudrais que grand père Justin soit là, pour m'expliquer…Est-ce que ma mère m'aimait ? est ce que je l'aimais? est ce que j'avais peur de la perdre ? je ne sais pas…j'ai beau réfléchir , c'est comme une infirmité..Il me semble qu'il me manque quelque chose d'important mais que je ne sais pas nommer…Dans ma vie de souris j'ai ressenti de la joie à courir les champs, ressenti du respect pour grand père Justin, ressenti de la peur quand les dangers de la colline me frôlaient de près…Mais de l'amour ? je ne sais pas ce que c'est…
." Mères de toute la terre. Nos Dames les mères, je vous salue, vieilles chéries, vous qui nous avez appris à faire les nœuds des lacets de nos souliers, qui nous avez appris à nous moucher, ou, qui nous avez montré qu’il faut souffler dans le mouchoir et y faire feufeu, comme vous disiez, vous mères de tous les pays, vous qui patiemment enfourniez, cuillère après cuillère, la semoule que nous, bébés, faisions tant de chichis pour accepter, vous qui étiez sans cesse à arranger nos mèches bouclées et nos cravates pour que nous fussions jolis avant l’arrivée des visites ou avant notre départ pour l’école, vous qui sans cesse harnachiez et pomponniez vos vilains nigauds petits poneys de fils dont vous étiez les bouleversantes propriétaires, vous qui nettoyiez tout de nous et nos sales genoux terreux et écorchés et nos sales petits nez de marmots morveux, vous qui n’aviez aucun dégoût de nous, vous, toujours si faibles avec nous, indulgentes qui plus tard vous laissiez si facilement embobiner et refaire par vos fils adolescents et leur donniez toutes vos économies, je vous salue, majestés de nos mères. Je vous salue, mères pleines de grâce, saintes sentinelles, courage et bonté, chaleur et regard d’amour, vous aux yeux qui devinent, vous qui savez tout de suite si les méchants nous ont fait de la peine, vous, seuls humains en qui nous puissions avoir confiance et qui jamais, jamais ne nous trahirez, je vous salue, mères qui pensez à nous sans cesse et jusque dans vos sommeils, mères qui pardonnez toujours et caressez nos fronts de vos mains flétries, mères qui nous attendez, mères qui êtes toujours à la fenêtre pour nous regarder partir, mères qui nous trouvez incomparables et uniques, mères qui ne vous lassez jamais de nous servir et de nous couvrir et de nous border au lit même si nous avons quarante ans, qui ne nous aimez pas moins si nous sommes laids, ratés, avilis, faibles ou lâches, mères qui parfois me faites croire en Dieu."
waouhhhh….c'est une grande tirade qu'il dit ce monsieur…c'est un hymne à l'amour des mères….et je sens une larme pointer sur le bord de mon museau parce que je ne connaitrai jamais ce sentiment….Pourquoi seuls les hommes ont un cœur capable d'aimer, de mal aimer, de détester, de mépriser….Pourquoi nous les souris, ne pouvons nous pas ressentir cela? Peut être parce que c'est trop grand, trop fort et que notre petit cœur exploserait et nous tuerait sur le champs….
"Fils des mères encore vivantes, n'oubliez plus que vos mères sont mortelles. Je n'aurai pas écrit en vain, si l'un de vous, après avoir lu mon chant de mort, est plus doux avec sa mère. Aimez-la mieux que je n'ai su aimer ma mère. Que chaque jour vous lui apportiez une joie, c'est ce que je vous dis du droit de mon regret, gravement du haut de mon deuil."
Tout à coup, je vois une ombre se profiler juste devant le divan où la vieille dame est allongée…sa main vint caresser une fourrure bien fournie et j'entends un ronronnement qui me fait hérisser les poils….ça y est ! je le vois ! c'est le chat ! Mon Dieu, mon cœur palpite, s'emballe, la peur me paralyse…Je me glisse sous le divan, à l'abri du gros félin….
Mon cœur bat tellement fort que je suis sûr qu'il l'entend….et je le vois qui marche le long du divan, qui renifle, qu'il passe une patte tout près de l'endroit où je me terre….Il sent quelque chose, il sait qu'il y a un truc inhabituel pas loin de lui……
J'ai perdu le fil de ce que dit l'homme à la télévision….je n'ai plus qu'une pensée: sauver ma peau….et j'entends la voix de la dame : "qu'est ce que tu cherches Maya? pourquoi grattes tu si fort la dessous….? Viens avec moi, il est temps d'aller se coucher…approche ma belle, viens , montons….et je la vois s'éloigner avec le matou derrière elle, la queue triomphante, l'œil aux aguets…Mais il obéit et il la suit…et tout de suite mon cœur se calme….Je vais attendre encore un peu et je sortirai de ma cachette quand je serai sûr qu'ils dorment….
Et l'émotion a été tellement forte que je m'étends et m'endors instantanément……combien de temps je dors? je ne sais pas….je sors de ma cachette , contourne le divan et me trouve nez à nez avec l'objet de ma peur…Je suis tellement tétanisé que je suis incapable de bouger….on est là, face à face, et je sais que je vais mourir…..et mon cœur s'apaise parce que c'est la vie ! on joue, on gagne ou on perd…et là, je crois bien que j'ai perdu….

Ps : Il est bien entendu que tout ce qui est en italique est la prose superbe d'Albert Cohen....

















