Je te connais mon fils...je te connais ! c'est moi qui t'ai
porté, chéri, caressé, imaginé dans ce ventre rond de jeune femme de 18
ans....je ne connaissais rien de la vie, rien de cet homme plus âgé qui était
devenu mon mari...je ne savais pas qui tu allais être, qui j'allais
devenir...je savais que je te portais, te parlais, je savais que j'avais peur,
que j'étais seule toute la semaine, ton père parti travailler au loin...Je ne
comprenais rien à tous les changement de mon corps, à ces vomissements
incessants, à cette nourriture qui ne voulait pas rester en moi....je dois être
une de ces très rares femmes qui pesaient 10kg de moins à la fin de leur grossesse...
Je t'ai voulu pour de mauvaises raisons, quand je me suis
fais piéger dans une relation qui n'aurait pas dû être...Je me suis dit qu'un
bébé allait venir compenser le manque d'amour , que tu allais combler et me
faire oublier le vide que je sentais en moi...je t'ai voulu envers et contre
tout...
Je t'ai porté seule, je t'ai aimé seule, je t'ai parlé
seule...je te faisais écouter ma musique, je te lisais des pages de mes auteurs
favoris, je t'ai tellement rêvé que tu es arrivé un mois plus tôt...j'étais
seule le jour où un liquide chaud a coulé le long de mes jambes, j'étais
effrayée, affolée, ton père n'était pas là....Pas de téléphone pour appeler à
l'aide ! ce sont les voisins que j'ai réveillé pour qu'ils aillent chercher ma
mère, ta grand mère ! c'est elle qui a appelé l'ambulance, qui est venue avec
moi, qui m'a tenue la main durant 8heures d'affilé sans jamais broncher...c'est
moi qui ai pleuré, crié, qui ai cru que j'allais mourir...car cette douleur, personne
ne te l'explique, personne n'en parle...
et tu es sorti à la ventouse, on t'a extirpé de mes
entrailles de force...et je t'ai aimé de suite, et ton regard a croisé le mien
et on s'est reconnus...et j'ai fermé les yeux en te serrant fort...tu as passé
ta première nuit sur moi....et toutes les autres nuits à la clinique tu ne m'as
pas quitté...Dès que je te reposais dans ton berceau, tu hurlais...alors on
dormait ensemble, ton petit souffle contre le mien..
Ton père est venu le lendemain de ta naissance, il ne
manifestait pas beaucoup ses sentiments, mais il était fier d'avoir un
garçon...Il est vite reparti travailler et je me suis retrouvée à la maison
avec un bébé ventouse...tu refusais ton lit, tu vivais dans mes bras...et la
solitude, la peur ont commencé à me submerger...je ne savais pas ce qui
m'arrivait. Je pleurais sans cesse, toute la journée j'avais le sentiment de
mal faire...Ma mère arrivait, te prenait dans ses bras, te câlinait et te
couchait...et tu hurlais....Laisse le disait elle, il se fait les poumons....et
moi, je sentais que je sombrais mais je n'avais pas de mot pour expliquer ma
détresse. Dépression post-partum...Il m'a fallu de nombreuses années avant de
savoir que ça existait...et c'est pourtant ce que je vivais...j'ai commencé par
rester couchée avec toi sur mon ventre.....dès que tu avais faim tu grognais,
émettais des petits cris ...Je me levais ; préparais un biberon et me
recouchais pour te le donner....Je n'avais plus de vie, j'étais connectée à tes
besoins, j'en oubliais les miens...Lorsque ma mère venait, elle ne savait pas
quoi faire...Remues toi me disait elle, sors le ce bébé....demande aux voisins
de t'aider à descendre le landeau...ne reste pas coincée à la maison, un bébé
il lui faut de l'air...Tout me semblait énorme, ce qu'elle me demandait là
c'était les 7 travaux d'Hercule...c'était impossible à réaliser....
Le week-end ton père rentrait...Le vendredi soir il enfilait
son survêtement et filait faire ses 20 kms en courant...Le samedi, il partait
reconnaître le terrain des futurs cross qu'il organisait...Le dimanche il te
mettait dans la poussette et partait en courant avec toi dedans....et moi, je
me morfondais....je mettais une lessiveuse sur le feu, faisais bouillir tes
couches, les rinçais dans la baignoire...et ton père arrivait...avec toi,
hurlant dans ses bras...Pourquoi il pleure tout le temps? je sais pas....il a faim
peut être.??
La nuit, il te mettait dans le salon...fini les bras de
maman, tu hurlais pendant des heures et il refusait que je me lève. Tu as bien
fini par le convaincre un soir et tu as évité qu'on soit brûlés vif dans un
incendie...le survêtement que ton père faisait sécher au-dessus de la
cuisinière était tombé dessus et se consumait dans une fumée noire et âcre....il
t'a lancé dans le lit où j'étais et a éteint ce début de feu...Tu as terminé ta
nuit avec de gros sanglots contre moi....
Un jour, j'ai voulu te sortir avec la poussette...Comme une
idiote le temps de fermer la porte à clé, je t'avais mis dans le sens des
marches et oublié d'enclencher le frein...toi qui ne bougeais pas beaucoup, pour la première fois tu as lancé tes jambes
et donné de l'élan à la poussette ...Tu as dévalé les escaliers et tu a cogné
ta tête contre les marches. Comme une folle j'ai couru chez le médecin,
défoncé sa porte. Il a appelé l'ambulance...traumatisme crânien ! 6 semaines couché
sur le dos, sans pouvoir te prendre, je te donnais le biberon dans ton lit, te
changeais dans ton lit, te lavais dans ton lit...tout ça en pleurant, en m'en
voulant d'avoir risqué ta vie sur une simple envie d'aller te promener...
On s'est aimés mon fils, on s'est accompagnés, on a grandi
ensemble...
à présent tu n'es plus là....10 ans que tu as rompu toute
relation avec nous....10 ans que tu m'en veux d'exister...10 ans ...c'est long
10 ans !
J'ai appris à ne plus attendre. J'ai appris à
t'oublier...Mais je n'ai pas oublié toutes ces années de symbiose qui furent les
nôtres...Alors qu'importe que tu m'aies supprimée de ta vie et de ton esprit ,
moi, mes souvenirs sont là...et quand tu me fais une vacherie, quand tu ne
viens pas enterrer ton père, quand tu me renies, je pense à ce bébé collé à
moi, qui ne respirait que par moi, qui ne vivait que grâce à moi et mon esprit
s'apaise car ça, tu ne peux pas me l'enlever...





