Encore une petite fiction....
Aujourd’hui, j’ai quarante ans.
Quarante ans. Un âge qui sonne comme une cloche un peu solennelle, un peu angoissante aussi. Depuis des semaines, j’imagine ce moment.
J'aimerais qu'on organise pour moi une petite fête surprise , des amis , mon amoureux...parce que 40 ans ça se fête... c'est une moitié de vie déjà accomplie !
Depuis un mois, je surprends l'homme avec qui je vis depuis plus de 18 ans qui parle au téléphone. Il parle bas, presque en chuchotant. Dès que j’entre dans la pièce, il se tourne vers la fenêtre. je surprend quelques bribes...
- Oui, Paris…
- Non, quelque chose de beau…
- Oui, un bijou peut-être…-
- Et le parfum, vous l’avez toujours ?
Paris. Bijou. Parfum.
Trois mots qui tintent comme des promesses.
Je fais semblant de ne rien entendre, mais dans ma tête les hypothèses fleurissent ... Une bague ? Un week-end romantique ? Peut-être les deux. Pourquoi pas ?
Le matin de mon anniversaire, je dors encore quand je sens une odeur chaude et beurrée flotter dans la chambre.
Pierre est là, avec un plateau. Café fumant. Croissants dorés. Un sourire mystérieux accroché aux lèvres.
- Joyeux anniversaire, ma belle
Je me redresse, les cheveux en bataille. Merci....
Il pose le plateau sur mes genoux et me regarde manger avec une excitation presque enfantine.
- Descends vite, descends vite. Il y a une surprise pour toi. Une magnifique surprise...
Mon cœur commence à battre un peu plus vite. je descends l’escalier en imaginant déjà la scène. Peut-être une boîte avec un bijou sur la table. Peut-être des roses. Peut-être même une valise prête pour partir.
Je tourne dans le salon.Et là, au milieu de la pièce, sous la lumière du matin.
Il y a…
Un aspirateur.
Grand. Gris. Rutilant. Avec un tuyau qui serpente comme un serpent mécanique.
Je reste immobile. Mon cerveau patine un instant, comme une voiture sur du verglas.
Derrière moi, il descend les marches, visiblement fier de lui.
- Alors ?!
Je regarde l’aspirateur.
Je regarde mon amoureux, celui qui me connait mieux que personne....
Je regarde l’aspirateur.
- …C’est… un aspirateur....dis je un peu frustrée....
- Pas un simple aspirateur, dit-il avec enthousiasme. C'est L’ASPIRATEUR...
Il s’approche, tapote la machine comme si c’était une voiture de collection.
-Regarde ! Sans sac ! Fil ultra-long ! Turbo-brosse ! Et il aspire même les poils du canapé !
Je cligne des yeux. Quels poils ? Nous n'avons pas d'animaux...
- Tu m'as acheté un aspirateur pour mes quarante ans? …
- Mais oui ! Tu te plains toujours que l’ancien n’aspire rien.
Il appuie sur un bouton. L’appareil se met à rugir comme un petit moteur d’avion.
- Écoute cette puissance !
Je pense au bijou.
Je pense au parfum.
Je pense à Paris.
Le silence s’installe. Puis je me mets à rire. Parce que c'est drôle je trouve... peut être que c'est une caméra cachée... et qu'il va me donner mon vrai cadeau.. Il me fait marcher... Mais non... Il est sérieux.. c'était bien un aspirateur qu'il comptait m'offrir...
Je fais bonne figure. Après tout, ce n’est qu’un cadeau raté. Ça arrive. Alors je le remercie, je fais semblant d'être contente... Et il n'a même pas prévu un petit resto pour l'occasion... je m'attaque à la bouffe un peu tristoune..
La vie reprend son rythme. Mais dans la semaine, quelque chose recommence. Je l’entends à nouveau parler au téléphone. Toujours à voix basse. Toujours le même mot qui revient.
- Paris…
Je passe dans le couloir. Le téléphone disparaît presque aussitôt dans sa poche.
- C’était qui ? je demande.
- Personne. Le travail.
Il pose son téléphone sur la table. À l’envers.
Plus tard, j’entends le petit cling d’un message. Il le saisit aussitôt, s’éloigne dans la cuisine, puis dans le jardin....
Je reste seule dans le salon.
Mes yeux tombent sur l’aspirateur. Il est toujours là, rangé dans un coin, impeccable, comme un témoin silencieux.
Et soudain une idée me traverse l’esprit. Une idée froide, désagréable, qui s’insinue comme un courant d’air sous une porte.
Peut-être que la surprise que j’attendais pour moi…n’était pas pour moi.
Peut-être que Paris, le bijou, le parfum…étaient destinés à quelqu’un d’autre.
Je me surprends à écouter davantage. À observer davantage.
Les messages qui arrivent tard le soir. Le téléphone qu’il emporte partout..
Et moi, au milieu de tout ça, je passe l’aspirateur dans la maison..
La machine ronronne. Elle avale les miettes de croissant tombées le matin de mes quarante ans.
Et je me demande, en regardant la porte derrière laquelle il parle doucement au téléphone , si parfois les surprises ne servent pas simplement à faire du bruit pour couvrir autre chose.
Puis un soir, il me dit qu’il doit partir quelques jours pour le boulot.
- Un congrès. Trois jours. Je pars demain...
- Où ça ? je demande. Peut être que je peux venir avec toi ?
Il hésite une fraction de seconde.
— Oh… une ville sans intérêt..
Un congrès si ennuyeux que je ne peux même pas venir avec lui. Une ville si insignifiante qu’il ne la nomme même pas.
Il prépare sa valise rapidement. Trop rapidement. Quelques chemises pliées à la hâte, son ordinateur, une trousse de toilette...
Le matin je suis là, debout dans l’encadrement de la porte, à regarder cet homme que je connais depuis dix huit ans, enfiler sa veste rapidement… et bizarrement je trouve qu'il ressemble à un étranger qui répète un rôle
- Bon. À dans trois jours. Je t'aime..
- Moi aussi, je répond...
Je reste un moment immobile.Puis je regarde autour de moi..Le salon. La table. Le canapé. Et dans le coin…
L’aspirateur.
Je ne sais pas pourquoi, mais je me mets à rire toute seule. Un petit rire nerveux.
- Eh bien, on dirait qu’on est tous les deux abandonnés, toi et moi.
La machine reste là, droite et muette, comme un soldat au garde-à-vous...
La maison semble plus grande quand on est seule. Chaque bruit devient un événement.
Et puis…cling. Le téléphone. Son téléphone.
Il l’a oublié sur la table du salon. L’écran s’allume doucement.
Un message. Juste quelques mots.
“J’ai hâte d’être à Paris avec toi.” Marie
Mon cœur se serre. Paris. Encore Paris.
Je reste longtemps immobile..
Dans le coin du salon, l’aspirateur attend.
Et je comprends soudain que les trois jours qui commencent vont peut-être aspirer bien plus que de la poussière dans cette maison.
La porte d’entrée s’ouvre brusquement. Il apparaît dans l’encadrement, légèrement essoufflé.
-J'ai oublié mon téléphone !
Nos regards se croisent une seconde.
Il le saisit rapidement, presque nerveusement.. j’étais déjà dans la rue, heureusement pas trop loin !.
Il évite mon regard. Vérifie l’écran. Le glisse dans sa poche comme un objet précieux.
- Bon… je vais être en retard., il m'envoie un baiser rapide, de loin ..
- À dans trois jours. On s'appelle !
Et il disparaît. Je reste là, au milieu du salon...
Avec l’aspirateur...
Peut-être que je me trompe. Peut-être qu’il y a une explication.
Ou peut-être…
Peut-être que je suis simplement en train d’assister, silencieusement, à la fin d’une histoire d’amour. Dix huit années balayées...
Et dans le coin de la pièce, l’aspirateur attend toujours.
Comme s’il savait déjà que c'est lui qui va devoir ramasser les morceaux....
Je ne pleure pas. Pas encore. Peut-être plus tard. Peut-être jamais. Parfois les larmes prennent des chemins imprévisibles.....
Je repense aux chuchotements au téléphone. Au message arrivé par erreur.. et je sais.. je sais que c'est fini.. qu'il vient de tirer un trait sur notre histoire..
Alors je prends mes dispositions.
La maison est à moi, c'est la maison de mon enfance.. je l'ai retapée avec amour, et Pierre, lorsqu'il est arrivé dans ma vie y a juste déposé ses valises...
Le lendemain matin, j’appelle un serrurier. Un homme solide arrive avec sa caisse d’outils...
Il hausse légèrement les sourcils, mais ne pose pas de questions. Les serruriers doivent voir passer toutes sortes d’histoires.
Les tournevis tournent. Les cylindres glissent. Les vieilles serrures tombent dans une petite boîte en fer...
Pendant qu’il travaille, je passe l’aspirateur.
La machine avale la poussière, les miettes, les petits fragments invisibles de la vie quotidienne....
Le serrurier finit par refermer sa mallette.
- Voilà. Tout est neuf.
Il me tend un petit trousseau de clés brillantes
Quand il part, la maison est étrangement calme..
Je m’assieds et je regarde l'aspirateur...
- Tu vois, lui dis-je doucement, finalement tu étais peut-être un bon cadeau.
La machine reste silencieuse, évidemment.
Mais dans cette grande maison redevenue mienne, il y a soudain une sensation inattendue.
Pas de colère, pas de tristesse. Juste une décision.
Dans deux jours, il reviendra peut-être avec des explications.
Ou avec des mensonges. Mais une chose est sûre.
La clé qu’il mettra dans la serrure… ne tournera plus..
Alors je monte au grenier. Là-haut, l’air sent le carton, la poussière .
Je fouille un peu et je trouve plusieurs grandes boîtes. Des cartons solides, ceux qu’on garde pour “au cas où”.
Aujourd’hui, le cas est arrivé. Je redescends avec les bras chargés.
Dans la chambre, j’ouvre son armoire.
Ses chemises sont alignées comme des petits soldats disciplinés. Je les regarde un instant. Il y a quelques semaines encore, je les repassais en me demandant dans quel restaurant nous irions pour mes quarante ans.
Je prends la première pile et je la mets dans un carton. Puis une autre. Les pulls. Les pantalons. Les chaussettes roulées en petites boules sages.Tout disparaît dans les cartons.
Les chaussures suivent. Deux paires élégantes, des baskets fatiguées, des mocassins qu’il portait les dimanches.
Je les empile.
Dans le bureau, je récupère ses papiers. Les dossiers, les carnets, les stylos qu’il prétendait toujours perdre.
Carton.
Carton.
Carton.
Le travail est presque mécanique. Une sorte de tri calme, méthodique. Comme si je rangeais une maison après une fête un peu trop longue.
Après tout, nous ne sommes pas mariés … et dans cette maison, il n’a pas acheté grand-chose.
Je réfléchis. Puis mon regard glisse vers le salon. Vers l’objet brillant dans son coin.
L’aspirateur.
Je souris toute seule.
-Toi… tu es vraiment le symbole de cette histoire.
Je réfléchis encore un instant. Peut-être que je vais lui laisser.
Oui.
Quand il rentrera, il trouvera ses cartons dans la véranda. Les vêtements, les chaussures, les papiers. Tout ce qui lui appartient.
Et au milieu…
l’aspirateur.
Après tout, c’est le seul objet qu’il ait vraiment apporté dans cette maison.
Je pousse les cartons un par un jusqu’à la véranda, et je pose l’aspirateur au milieu des paquets.
Comme une pièce centrale d’exposition.
Je recule d’un pas pour regarder l’ensemble.C’est presque artistique.
Un petit musée de la fin d'un amour..
Et le plus étrange, c’est que je n’ai même pas envie de lui donner d' explications. Pas envie d'écouter ses mensonges...Je lui laisse juste une lettre....
Cher toi,
Je te laisse ce petit mot pour t’éviter de rester trop longtemps devant la porte à essayer une clé qui ne fonctionne plus. Les serrures ont été changées pendant ton congrès. J’espère que Paris était agréable.
Tu trouveras dans la véranda tout ce qui t’appartient: tes chemises, tes chaussures, tes papiers...
Comme tu peux le constater, j’ai tout soigneusement emballé. Je suis quelqu’un d’organisé. Quarante ans, ça rend efficace.
Concernant le partage des biens, la situation est assez simple. La maison est à moi, les cartons sont à toi, et au milieu tu trouveras ton chef-d’œuvre: L'ASPIRATEUR......
Je te le laisse bien volontiers parce qu’il pourra peut-être te servir à aspirer la poussière de ton nouvel appartement… ou les miettes de croissants lors de tes prochains week-ends à Paris.
Si par hasard la personne qui t’envoie des messages si enthousiastes à propos de cette ville souhaite venir habiter avec toi, elle sera sûrement ravie d’apprendre que tu es déjà équipé d’un aspirateur dernier cri. C’est une base solide pour une grande histoire.
Ne t’inquiète pas pour moi. La maison est calme, les serrures sont neuves, et je viens de découvrir que la vie sans mensonges fait un silence beaucoup plus agréable.
Je te souhaite donc beaucoup de bonheur, beaucoup de voyages, et surtout beaucoup de poussière à aspirer.
Joyeux congrès, joyeux Paris… prend bien soin de l'aspirateur !
Signé
La femme de quarante ans qui a finalement trouvé la meilleure surprise de la semaine: La tranquillité.
PS: Ne me cherche pas...Je me suis pris un p'tit voyage sur internet, au soleil ☀️, 10 jours..je pars demain.....ya pas de raison.. C'est mon anniversaire ! ..
Allez une p'tite toile !!















