jeudi 13 août 2026

Et si.......

 C'est pas de la fiction... c'est du vécu..

Ma mère avait 76 ans.

La maladie avait peu à peu changé son corps. La polyarthrite déformante lui avait pris de la force, de la souplesse, de petits gestes qui autrefois semblaient tellement ordinaires. 

Se laver, se coiffer, s'habiller… certaines choses étaient devenues de véritables expéditions.

Nous étions trois sœurs et, par chance, nous habitions toutes près d'elle.

Mais chaque samedi, invariablement, le téléphone sonnait chez moi....

- Ma fille… tu ne viendrais pas m'aider à prendre un bain ?

Je savais déjà que le bain ne serait que le début.

- Et si tu pouvais m'apporter des rouleaux pour ma mise en plis…

- Et si tu pouvais prendre le casque pour me sécher les cheveux…

Puis venaient les petits « et si »…

Et si tu pouvais passer à la pharmacie…

Et si tu pouvais regarder pourquoi la télé ne marche plus…

Et si tu pouvais changer cette ampoule…

Et si tu pouvais remplir ma feuille de maladie....

Et si tu pouvais m'emmener faire deux courses…

Et si tu pouvais éplucher quelques légumes pour ma soupe ce soir ? J'arrive plus à tenir l'éplucheur avec mes doigts déformés...

Et parfois, le « et si » devenait carrément une journée complète.

— Et si tu m'emmenais en ville ? J'aimerais bien m'acheter une petite robe…

Je râlais , mais intérieurement.....je râlais beaucoup il faut le dire et qu'est ce que je regrette !! Je donnerais sans problème quelques années de ma vie pour l'entendre encore.... 

Mais je venais de faire mes 42 heures à l'usine. J'étais épuisée. J'avais mal partout, envie de mon canapé, d'un café tranquille et surtout de ne rien faire.

Et bien sûr, dans ces moments-là, mes deux sœurs étaient toujours miraculeusement occupées ailleurs.

Alors je soupirais... Et  j'y allais. Je lui lavais le dos. Je lui mettais ses rouleaux.

Je portais le casque sous lequel elle disparaissait presque entièrement.

Je l'emmenais en ville. Je lui donnais mon bras pour marcher.

Et elle essayait sa robe devant le miroir avec ce petit sourire satisfait des femmes qui viennent de trouver quelque chose qui leur plaît.

Moi, je regardais ma montre. Elle, elle regardait son reflet.

À l'époque, je pensais lui rendre service.

Aujourd'hui, je comprends autre chose....

Parce que ma mère ne demandait pas vraiment qu'on lui lave le dos.

Elle ne voulait pas seulement des rouleaux, un casque à cheveux, une ampoule changée ou une robe neuve.

Elle voulait qu'on soit là.

C'était peut-être cela, son véritable « et si ».

Et si tu venais un peu me tenir compagnie ?

Et si tu me permettais de me sentir encore une femme ?

Et si, pendant quelques heures, je pouvais oublier que mon corps ne m'obéit plus ?

Et si tu restais encore un peu ?

Mais elle ne savait peut-être pas le dire autrement.

Et moi, je ne savais pas encore l'entendre.

Les années ont passé. Ma mère n'est plus là pour téléphoner le samedi.

Et aujourd'hui, j'ai  le même âge qu'elle avait à cette époque.

Et il m'arrive de penser à elle lorsque je fais quelque chose que mon corps ne veut plus faire aussi facilement.

Alors je me surprends à rêver. Je rêve d'avoir une fille qui habiterait tout près.

Une fille qui, un samedi matin, recevrait mon coup de téléphone.

- Ma fille… tu ne viendrais pas m'aider ?

Et j'aimerais presque entendre son petit soupir à l'autre bout du fil.

J'aimerais aussi qu'elle râle un peu.

Qu'elle pense : Bon sang, maman pourrait peut-être se débrouiller toute seule…

Et puis qu'elle vienne quand même.

J'aimerais lui demander :

- Et si tu m'emmenais en ville ? J'ai vu une robe qui me plaît.

Et je voudrais la voir lever les yeux au ciel avant de répondre :

- Allez, maman… prépare-toi.

Aujourd'hui, je comprends une chose qui me serre un peu le cœur.

On croit toujours que nos parents nous demandent des choses.

En réalité, parfois, ils nous demandent simplement du temps.

Et le temps, quand on est jeune, nous semble inépuisable. On pense qu'il y aura toujours un prochain samedi.

Un prochain bain. Une prochaine sortie. Une prochaine robe.

Un prochain « et si ».

Puis un jour, le téléphone ne sonne plus.

Et là, les « et si » changent de sens.

Et si j'avais moins râlé ?

Et si j'étais restée une heure de plus ?

Et si je l'avais serrée dans mes bras au lieu de regarder ma montre ?

Et si j'avais compris plus tôt ?

Les regrets sont parfois de drôles de compagnons. Ils arrivent toujours après la fête, quand les chaises sont rangées et que la lumière s'est éteinte.

Alors aujourd'hui, si ma mère pouvait encore me téléphoner, je crois que je ne lui dirais plus :

- Maman, tu ne pourrais pas demander à une de mes sœurs ?

Je lui dirais :

- Oui maman. J'arrive.

Et si elle ajoutait :

- Et si tu pouvais apporter les rouleaux ?

Je répondrais en souriant :

- Oui maman. Et je prends aussi le casque.

Et si elle me disait :

- Et si on allait en ville ? J'aimerais bien m'acheter une robe…

Je lui répondrais :

- Bien sûr. Mais cette fois, maman, on ne regarde pas l'heure.

Parce qu'au fond, ce qu'elle voulait depuis le début, ce n'était pas une fille pour faire des choses à sa place.

C'était une fille qui soit là.

Et maintenant que j'ai son âge, je donnerais beaucoup pour entendre encore une fois cette petite voix au téléphone :

« Ma fille… et si tu venais ? »

Cette fois, je ne râlerais pas.

Je courrais. ❤️

( Ma mère ne m'appelait jamais par mon prénom, hormis pour m'engueuler,  elle disait " ma fille"... c'était sans doute un mot doux pour elle...)

Allez une p'tite toile.....





18 commentaires:

  1. "Et aujourd'hui, j'ai le même âge qu'elle avait à cette époque." tout est dit !
    Nos prises de conscience se font après les événements.
    Et on comprend surtout quand le même âge nous fait voir la réalité du point de l'autre.
    Mais c'est un peu tronqué quand même, tu n'as plus les mêmes obligations maintenant, les mêmes fatigues qu'au temps de ta vie active...

    Les rapports avec nos mères mériteraient bien un livre fait d'amour et de ras-le-bol ; de culpabilité et de mise à distance. Les paradoxes sont inconfortables mais inévitables, l'accepter c'est aussi être soulagés/es ; n'est-ce pas la même chose pour tout un chacun ?

    Le petit tableau illustre tellement bien ce que tu viens d'évoquer !!

    Moi aussi je suis triste de ne plus avoir ma maman. Elle a été mon refuge durant mon enfance et ma jeunesse. Elle a été le pivot de notre famille. Et j'ai rarement été à sa hauteur ! Comme toi, mes pensées pleine de tendresse s'envolent souvent vers elle.

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    1. Je me rends compte en discutant autour de moi qu'on à tous le même regret..ne pas avoir pris le temps.. d'écouter, de faire, de plaindre, de rire, de partager... j'ai écrit après avoir eu ma belle sœur au téléphone qui faisait le même constat... c'était devenu une corvée ces visites qu'elle s'imposait...sa mère qui ne sortait plus beaucoup répétait souvent les mêmes choses, inlassablement... et elle, elle était pressée, elle avait sa vie... elle a 83 ans maintenant et elle me disait qu'elle comprenait mieux sa solitude, car elle même la subissait.. son unique fille habite Lyon et elle ne l'a voit que deux fois par an... le téléphone c'est réglé comme du papier à musique..tous les samedis à midi....
      Ah si on pouvait revenir en arrière avec ce que l'on sait !!!
      Un jour nos mères disparaissent et on se rend compte qu'on a oublié de faire plein de choses, qu'on n'a plus de conseils ( même si on ne les suivait pas toujours)... il nous manque des racines..sa voix me manque, son bon sens aussi.. elle n'était pas câline, on était cinq filles elle manquait de temps, mais on pouvait compter sur elle.. c'est vrai qu'on pourrait écrire un livre sur nos mères !
      J'ai regardé très très souvent une pièce de théâtre d'Albert Cohen, interprété par Patrick Timsit : Le livre de ma mère.. une merveille... j'aurais pû en écrire des chapitres !! Si tu as l'occasion de la voir je suis sûre que tu aimerais.. j'en avais parlé dans une nouvelle sur une petite souris 🐭 et un chat...
      Je t'embrasse !

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  2. L'absence, jolie toile ! Tu es bien courageuse de raconter la vérité sur nos travers, notre impatience, notre inconscience. C'est o nous aussi que nous avons fait du mal...
    Elle n'est plus là maman, et elle manque tant, elle détenait le reflet de notre enfance !

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    1. J'aime beaucoup cette toile qui parle si bien de l'absence... Oh c'est pas du courage c'est de la constatation après coup... c'est se rendre compte vers la fin de notre vie qu'on a beaucoup perdu en allant trop vite et avec beaucoup de mauvaises raisons...on pensait qu'on avait le temps, qu'un jour ça serait différent et puis on se rend compte qu'on a mis de côté le pilier de notre enfance... adolescence... et qu'elle n'est plus là pour nous remettre dans le bon chemin... mais c'est trop tard.. je t'embrasse

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  3. C'est après que l'on se rend compte de notre attitude et que l'on commence à avoir des regrets. Lorsque l'on est vieux, la solitude devient un poids. J'ai un peu les mêmes regrets que toi avec ma maman qui a terminé sa vie en ephad

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    1. Mais pourquoi ça nous tombe dessus si tard ? Pourquoi on ne prend pas conscience de ça plus tôt ? Ma mère est décédée à l'hôpital alors que je lui avais trouvé une place pour sa convalescence dans la ville où on vivait... elle était tellement contente de rentrer, le matin elle était assise dans son fauteuil sa valise prête... elle attendait l'ambulance qui devait la reconduire et elle est morte. Seule, assise, la valise à ses pieds... incompréhensible... je ne comprends toujours pas pourquoi...

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  4. avec ma maman...et si j'avais su...j'y pense tous les jours !
    on disait : si jeunesse savais, si vieillesse pouvait ... et elle disait parfois :tu verras plus tard ma fille et sottement je me demandais bien ce que je pourrais voir plus tard puisque à cet instant "je savais tout"

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    1. Ma mère avait exactement les mêmes mots que la tienne ! Et moi aussi j'avais du mal de comprendre.. il faut prendre de l'âge pour mieux comprendre et quand on a pris de l'âge... notre mère a disparu... elle était tous nos souvenirs, toutes nos peurs, tous nos espoirs et puis un jour plus personne pour nous rappeler toutes ces petites choses qu'elle seule connaissait..
      On a l'impression de perdre des racines et de moins bien avancer tout seul...
      Bisous Josette 😘 je

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  5. On se retrouve dans ce que tu dis...J'allais voir maman tous les 15 jours...1h30 aller et autant au retour... On se téléphonait mais elle aurait voulu plus de visites....Mais je garde de bons souvenirs de ses visites...

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    1. J'habitais à une heure de route et j'essayais aussi d'être là le plus souvent possible...on se téléphonait tous les jours.. pour des broutilles, pour une recette de cuisine, pour un bobo.... parfois je m'impatientais, on croit qu'il y a toujours quelque chose de plus important à faire.. et puis un jour c'est fini... bisous 😘

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  6. Quel bel article , tu nous "cueilles " par ces mots qui parlent si vrai!!! j'avais déjà pas trop le moral, maintenant, je suis en larmes!!! Tu me connais assez pour savoir que cet article est allait droit au cœur .... pour tellement de raisons, une surtout, j'ai l'âge de ma mère aujourd'hui, et si j'avais du mal à faire 150 kms pour la rejoindre, ......... tu comprends ? oui, c'est tellement loin!!!
    Par contre comme tu le dis dans ta réponse à Marie, le téléphone longuement pour tout et pour rien, les courriers de plusieurs pages suivant ma position dans le monde, les juste s:: comment ça va , Maman.... et elle disait le reste!!! (je fais un peu pareil aujourd'hui) rire jaune....
    Contente d'être passée te voir .

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    1. Coucou passion !! Oui je sais que ce genre d'article peut nous renvoyer loin.. très loin ! Avec plein de culpabilité, plein de regrets de ne pas avoir fait assez... même si on gardait le contact, j'ai bien conscience à présent que je n'ai sans doute pas fait assez.. pourquoi les regrets arrivent toujours quand l'âge arrive ?
      Je ne suis pas la seule à le ressentir.. mais non tu n'es pas bavarde 🤣... Nos conversations le prouvent.. tu n'écris plus beaucoup... je vais aller faire un tour chez toi au cas où.... gros bisous ma belle 😘

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  7. Wonderful story and beautiful painting. Thank you so much for sharing. ❤️ Warm greetings from Montreal, Canada ❤️ 😊 🇨🇦 Yes, I speak French.

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    1. Merci pour votre passage même si mon anglais est très scolaire j'ai réussi à vous comprendre ! Beaucoup de mes amis sont à Québec et elles adorent ce magnifique pays ! Bonne journée !

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  8. "Et si..." je suis sûre que ces deux mots résument bien ta maman qui suggéraient (avec une douceur ferme) plutôt que d'ordonner. Il est un moment malheureusement dans la vie où on n'a pas vraiment de temps pour soi-même et où il faut jongler avec ses obligations, les enfants et les parents. On ne peut hélas appuyer sur le bouton pause et garder pour plus tard. Ce matin ou hier je lisais le décompte des années des enfants jusqu'à 18 ans, de la petite enfance puis l'enfance, l'adolescence enfin le départ de la maison. On ne peut mettre le temps ni ses proches en conserve. Ni regret ni remord, cela ne sert à rien
    Bises, Chaourcinette

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    1. Oh j'ai certains regrets... l'âge te donne une sagesse qui t'enlève toutes les excuses que tu pourrais te trouver... et même si c'est vrai ce que tu dis, jongler avec le temps, les obligations on se rend compte que parfois on aurait pu faire mieux.. mais bon.. revenir en arrière n'est pas possible alors on continue... bisous Cergie 😘

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  9. Bonjour, je passe par hasard, quel beau texte! C'est vrai que l'on est jeune le temps nous semble infini et en vieillissant c'est le contraire.
    Vous avez fait au mieux avec votre maman, vous êtes venue lui mettre les rouleaux et le casque, vous deviez aussi vivre votre vie, difficile parfois de les contenter, j'ai connu ça non pas avec ma mère mais ma grand mère qui pouvait m'appeler au téléphone tous les jours et ça durait des heures, on culpabilise mais je crois que nous faisons au mieux avec nos aînés. Bonne soirée, Sylvie

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    1. Oui nous faisons au mieux mais lorsque les personnes ne sont plus là on se rend compte qu'on aurait pu faire mieux... toujours coupable... toujours des regrets.. parce qu'on ne peut plus rien rattraper... merci d'être venue faire un tour chez moi Sylvie ! À bientôt !

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