mardi 11 août 2026

Les lunettes noires....

Cinquième canicule.... je vis toujours dans mon bunker et parfois j'écris...

Ceci est une fiction....


À l'enterrement, tout le monde disait du bien de lui.

C'était étrange.

Presque indécent.

Elle était assise au premier rang, les mains croisées sur ses genoux, vêtue de noir. Sur son visage, d'immenses lunettes noires dissimulaient ses yeux.

Les gens venaient lui prendre la main. 53 ans... c'est trop tôt pour mourir..

- c'était un homme admirable…

-  Il va tellement nous manquer.

-  Vous avez partagé trente belles années…

Trente ans.

Elle aurait aimé leur dire que trente ans, c'était long. Très long.

Quand on est heureux, trente ans passent comme une chanson.

Quand on apprend à survivre, trente ans ressemblent à une éternité.

Alors elle ne disait rien. Elle hochait la tête. Elle remerciait.

Et derrière ses lunettes, elle regardait le cercueil. Elle ne pleurait pas.

Elle se sentait coupable de ne pas pleurer.

Puis elle se demanda :

Pourquoi devrait-elle pleurer ? Parce qu'il était son mari ? Parce qu'il était mort ? Parce que les autres pleuraient ?

Elle baissa la tête.

Et, pour la première fois depuis trente ans, elle inspira profondément.

Sans avoir peur.

Il ne l'avait jamais frappée.

C'était ce qu'elle répétait parfois lorsqu'elle essayait de comprendre pourquoi elle n'était jamais partie....

Alors de quoi se plaignait-elle ?

Elle n'avait pas de bleu sur le visage. Pas de côte cassée. Pas de cicatrice.

Seulement quelque chose de beaucoup plus difficile à montrer.

Elle avait perdu peu à peu la femme qu'elle était.

Au début, il y avait eu les petites remarques.

Presque anodines.

- Tu vas sortir comme ça ? Tu es ridicule...

Elle changeait de robe.

-  Tu as vraiment besoin de ça ?

Elle reposait l'objet.

Puis les remarques étaient devenues une habitude.

Ses vêtements étaient trop voyants. Ses cheveux trop courts. Son parfum trop cher.

Ses chaussures inutiles.

Ses envies étaient déraisonnables.

Son rire était trop fort.

Même son bonheur semblait parfois lui coûter quelque chose.

Alors elle avait appris. Elle avait appris à faire attention.

À ne pas rire trop fort. À ne pas demander. À ne pas acheter. À ne pas déranger.

À ne pas être trop heureuse.

L'hiver, il faisait froid dans la maison. Elle mettait un pull. Puis un deuxième.

Elle dormait parfois avec une couverture supplémentaire sur les pieds.

Le chauffage restait bas. Très bas.

Parce que le chauffage coûtait cher.

Tout coûtait cher.

Une paire de chaussures ?

-  Les anciennes peuvent encore tenir.

Un manteau ?

- Tu en as déjà un. 

Un parfum ?

-  Quelle idée de dépenser autant pour ça. Pour plaire à qui ? Tu t'es regardée ? 

Elle finissait par reposer les choses. Toujours. Elle rentrait chez elle les mains vides.

Et avec le temps, elle avait cessé d'avoir envie. C'était peut-être cela, le plus terrible. Pas qu'on lui dise non. Mais qu'elle finisse par ne plus rien demander.

Dans l'église, quelqu'un parlait de sa générosité.

Elle baissa les yeux.

Généreux.

Elle se demanda combien de personnes savaient qu'il pouvait passer une heure à étudier un ticket de caisse.

Il prenait le papier entre ses doigts.

Le dépliait.

Le lisait.

Ligne après ligne.

- Pourquoi tu as pris cette marque ?

Elle ne répondait pas.

-  C'était moins cher à côté.

Silence.

-  Tu ne regardes jamais les prix. On voit bien que ce n'est pas toi qui trime pour rapporter de l'argent...

Elle avait appris à regarder.

Oh oui.

Elle connaissait les marques les moins chères. Les promotions.

Les jours où certains produits étaient moins chers. Elle savait combien coûtait presque tout.

Mais elle avait oublié combien coûtait une envie.

Elle ne savait plus.

Parce qu'une envie, chez elle, devait toujours être justifiée.

Alors elle s'était mise à économiser sur elle-même.

Sur ses plaisirs. Sur ses rêves. Sur sa vie.

 Un jour, elle avait regardé une vieille photographie.

Elle avait vingt-huit ans. Elle riait.

Un vrai rire.

La tête légèrement renversée en arrière.Les yeux brillants. Elle portait une robe colorée.

Elle avait l'air heureuse.

Elle avait regardé cette jeune femme longtemps.

Puis elle avait murmuré :

-  Où es-tu passée ?

Elle n'avait pas de réponse.

Aujourd'hui, elle était assise dans l'église.

Les gens continuaient à parler.

- Il avait un grand cœur.

Elle serra les lèvres. Un grand cœur.

Peut-être.

Mais pas pour elle.

Pas comme elle aurait eu besoin.

Elle ne leur en voulait même pas.

Ils ne savaient pas. Personne ne savait.

Parce que les violences qui ne laissent pas de traces sur la peau sont terriblement faciles à cacher.

Elles s'installent derrière les portes fermées. Dans les cuisines silencieuses.

Dans les chambres où l'on pleure sans bruit.

Dans les magasins où l'on repose une paire de chaussures.

Dans les maisons où l'on garde un pull sur le dos parce qu'on n'ose pas monter le chauffage.

Elles finissent par entrer dans la tête.

Et elles parlent avec la voix de celui qui les a plantées là.

Tu dépenses trop.

Tu n'es jamais assez bien.

Tu devrais avoir honte.

Tu ne sais pas choisir.

Tu n'es pas raisonnable.

Tu n'as besoin de rien.

La cérémonie prit fin. Les gens sortirent. Le cercueil disparut.

Elle resta quelques secondes seule sur son banc.

Puis elle se leva.

Lentement.

Une amie s'approcha et lui murmura :

-  Je suis tellement désolée pour toi.

Elle la regarda derrière ses lunettes noires.

Et cette fois, elle sourit.

Un tout petit sourire.

Elle répondit simplement :

- Moi aussi.

Mais elle ne parlait pas de lui.

Le lendemain matin, elle ouvrit les fenêtres. L'air frais entra dans la maison.

Elle resta là, immobile. Puis elle alluma le chauffage. Elle tourna le bouton.

Encore. Encore un peu.

Et elle éclata de rire.

-  Je n'ai plus envie d'avoir froid aujourd'hui....

Elle le dit à voix haute.

Comme si elle venait de découvrir un droit fondamental.

J'ai froid.

Alors elle se chauffa. Sans demander.'Sans calculer. Sans culpabiliser.

Quelques jours plus tard, elle entra dans une boutique.

Elle vit une robe rouge.

Elle l'essaya.

Elle se regarda dans le miroir.

Et elle entendit cette vieille petite voix dans sa tête :

Tu n'as pas besoin de ça.

Elle resta silencieuse.

Puis elle sourit.

-  Justement.

Elle acheta la robe.

Elle coûta cher. Beaucoup trop cher, probablement.

Elle s'en fichait.

En sortant du magasin, elle marcha quelques mètres.

Puis elle se mit à rire. Elle avait envie de rire.

Alors elle riait.

Elle recommença à sortir. À inviter ses amies. À boire un verre en terrasse.

À partir quelques jours.

À manger au restaurant sans regarder le prix du dessert.

Elle acheta des fleurs. Des livres. Un joli sac. Des chaussures.

Elle mit de la musique dans la maison. Elle dansa dans la cuisine.

Puis dans le salon. Puis dans le jardin sous la pluie....

Elle dansait seule.

Et pourtant, elle n'avait jamais été aussi accompagnée. Par elle-même.

Un soir, elle se regarda dans le miroir.

Elle avait remis ses lunettes noires.

Elle sourit à son reflet.

-  Tu sais quoi ?

Elle marqua une pause.

- On a perdu trente années....Mais pas les trente prochaines.

Et elle se mit à danser....

Pas joliment.

Pas gracieusement.

Pas comme dans les films.

Elle dansait comme dansent les gens qui viennent de retrouver leur corps.

Elle riait.

Elle pleurait aussi.

Mais cette fois, ses larmes étaient à elle.

À l'enterrement, tout le monde avait parlé du mort.

De l'homme qu'ils avaient connu. De l'homme qu'ils admiraient.

Elle ne leur en voulait pas. Ils avaient leur souvenir.

Elle avait sa vérité.

Et désormais, elle avait autre chose.

Elle avait ses matins. Ses soirées. Ses envies. Ses robes. Ses voyages.

Ses fous rires.

Ses chaussures trop chères.

Son chauffage. Son temps. Sa voix.

Et surtout… sa vie.

Alors elle garda ses lunettes noires.

Pas pour cacher ses larmes..

Elle les portait pour que personne ne puisse voir ce qui brillait dans ses yeux.

La liberté.

Une liberté immense. Presque insolente.

Et le plus drôle, c'est qu'après avoir économisé comme un fou toute sa vie,il lui avait laissé de quoi vivre pleinement.... Elle allait enfin vivre et dépenser toutes les économies de bouts de chandelles qu'il avait fait sur son dos... Elle avait un compte bien rempli...

Elle sortit de chez elle. Le soleil était magnifique

Et elle se mit à marcher. Puis à sourire. Puis à rire. Puis à danser.

Parce qu'il était mort.

Mais elle…elle venait enfin de renaître.

Allez une p'tite toile !!











12 commentaires:

  1. Très émouvant et surtout très vrai!

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    1. Oui ! combien vivent encore ce genre de violences sans bleus... sans marques visibles... et n'osent partir...car la confiance a foutu le camp.....bises Marie 😘

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  2. Si j'ai bien compris, il s'était brimé lui-même dans ses dépenses. "Après avoir économisé comme un fou toute sa vie,il lui avait laissé de quoi vivre pleinement.... "

    La génération de nos parents avaient connu la guerre et ses privations et les sous qu'il fallait tenir pour vivre, pour construire, reconstruire un chez soi. Une éducation à l'économie s'en est suivie par la force des choses pour les suivants.
    Un enfermement qui prend ses racines dans l'enfance et qu'on répercute en famille
    J'ai connu des exemples.

    L'équilibre difficile à trouver entre le radin et le panier percé... :-))

    Le travail des femmes a permis de sortir, enfin je pense, de ce genre de comportement extrême qui pourrit une vie de couple.

    Coup de coeur pour la petite robe de fête fleurie de ton tableau !!
    Bises du soir

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    1. Elle est mignonne hein ? Je la voulais lumineuse et dansant dans les fleurs... oui il s'était brimé lui aussi mais ça ne l'empêchait pas de s'acheter des choses qui lui plaisaient... Car c'était lui qui gagnait l'argent donc il avait le droit...
      Ce qu'elle a perdu avec lui c'est le droit d'exister vraiment... heureusement il est parti à 53ans et elle a encore quelques bonnes années à vivre !! Bisous à toi 😘😘

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  3. c'est elle sur cette jolie toile qui danse parmi les fleur... la liberté ça n'a pas de prix ce n'est pas pour les rats et les avares de plaisirs
    parti assez jeune...ouf elle va profiter de SA vie

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    1. Oui comme tu dis elle a encore l'âge où elle pourra profiter de la vie.... j'en ai connu plein de ces femmes sans marques extérieures de violences, mais qui se rétrécissaient de jour en jour... perdant estime et confiance... Il est mort.. et elle peut enfin vivre ! Bisous Josette 😘😘

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  4. Cet homme devait avoir deux visages, sympa avec les autres et vache avec la personne qui l'accompagnait dans la vie et qu'il n'avait pas besoin de séduire Cependant cela est étonnant qu'il ait pu tromper son monde, quand on est radin on ne paie jamais rien, on fit des économies sur le dos des autres. J'en ai connu plusieurs comme cela dont deux en particuliers
    J'ai toujours dit à ma fille qu'elle devait travailler et être indépendante. Ainsi, quand elle l'a décidé elle a pu se séparer du père de ses filles et comme il ne lui donne presque rien de pension (ceci dit, c'est elle qui en a fixé le montant) et ne participe à rien des dépenses à côté (permis, activités, orthodontiste etc), elle peut se débrouiller et assurer sans rien lui demander
    Bisous !

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    1. C'est bien l'indépendance ! Mais à une certaine époque c'était plus compliqué.. il avait deux visages car à l'extérieur il n'avait pas une vie où on pouvait le confondre... Un bon travailleur, avenant avec ses collègues, dissimulateur affirmé.. ceux qui lui rendent hommage à l'enterrement ne le connaissent pas.. ils ne connaissent que l'homme fort qui ne sort pas, ne boit pas, ne montre pas la manière dont il traite sa femme... Ta fille a eu raison de t'écouter.. l'indépendance c'est la clé du bonheur... même si tout se passe bien dans le couple... bisous Cergie 😘😘

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  5. Grâce à sa mort, il lui a redonné sa vie !! Je lui souhaite de vivre pleinement sa liberté!

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    1. Oui elle va sans doute vivre pleinement sa vie ! Elle le mérite bien 😊

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  6. La voilà joyeuse et libérée ! Je sais que les mots sont souvent plus durs que les coiups, parfois on a les deux !
    Tu n'es qu'une bulle, tu n'es rien !
    Mon Christian n'est pas comme ça, même si il a mauvais caractère, on ne peut tout avoir, là, il est en train de fair le repas

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    1. Le principal dans un couple c'est le respect et surtout ne pas écraser l'autre, ne pas la faire disparaitre... et 30 ans à se faire dévaloriser c'est trop.. effectivement pas de coups mais la blessure morale fait autant de mal..
      Bravo à ton Christian pour ses belles qualités !! Bisous 😘

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