Le réveil sonne à grand
bruit ! vite la main dessus pour ne pas réveiller toute la maison qui dort
encore....Il est 3h 20, et c'est pas une heure pour les gens honnêtes de se
lever...et pourtant, il faut y aller..
Il y a des matins, je pleurerais, là, assise sur le bord du
lit...mais pas le temps de s'attendrir, j'ai 30 minutes pour me
préparer...L'été, ça va encore, on entend les oiseaux chanter, et on sait très
tôt le temps qu'il va faire...
l'hiver , c'est l'angoisse...Il fait noir, il fait froid !
marcher dans la maison
sur la pointe des pieds durant une demie heure devient de plus en plus
épuisant...Passage obligé à la salle de bain...J'allume ma première cigarette,
et les gestes s'enchainent sans aucune réflexion de ma part..La machine est
bien rôdée, je suis une femme d'habitudes....je fais les mêmes gestes tous les
matins, inlassablement, et comme il est tôt, personne ne vient troubler mon
rituel....maquillage, assise sur la
cuvette des wc, j'allonge mes cils tout en tirant sur ma cigarette ..La fumée
monte et s'infiltre dans la petite bouche d'aération qui monte vers l'étage...
je sais que l'homme sera réveillé par l'odeur désagréable de la fumée....je le
sais, mais je le fais quand même....Parce qu'il m'énerve avec ses grandes
affiches qu'ils a épinglé sur tous les murs de la maison..."
FUMER...TUE"....m'en fout.....J'allume ma deuxième cigarette au mégot de
la première et je file boire mon café....Un coup d'œil dans les chambres des
garçons qui dorment et je sors dans la nuit froide pour aller prendre mon bus
qui passe à 4h10.....7 minutes de trajet à pied.....
Je vole des roses jaunes sur la palissade d'un immense jardin
que je longe....Ces fleurs vont ravir mes yeux durant mes 8h de travail à la
chaîne....
Le bus arrive..Il en est à son 3ème arrêt et il y a déjà 5
personnes dans le bus...On se salue de la tête, certaines continuent leur
nuit...C'est silencieux le matin, tout le monde est renfrogné...Je me racrapote
sur mon siège et j'allume ma 3 ème cigarette...nous avons 17 kms à faire avant
d'arriver à l'usine...Je ne compte plus souvent en kms, je préfère compter en
cigarettes....
Du réveil à l'usine j'ai déjà salopé mes poumons avec 5
cigarettes ...Le bus freine et s'arrête...4 personnes montent, pas de paroles
échangées, on dirait qu'on nous emmène à l'abattoir....
Sainte Hélène.....arrêt plus long..Il y en a toujours une en
retard..Tous les jours, on attend quelques minutes, afin que Mme trucmuche fasse son apparition...Elle est vieille, la
soixantaine parait il, mais elle en fait dix de plus...cassée en deux par sa
double journée...elle trait les vaches avant de partir et lorsqu'elle monte une
odeur tenace de fumier s'impose à nos narines...Personne ne moufte ! à quoi bon
...Elle sent mauvais, on le sait, elle le sait, mais y'a pas le choix...Faut
bien qu'elle vive...Elle ne voit plus trop clair, pas de quoi s'acheter des
lunettes, n'entend plus très bien, mais chaque matin elle est là, fidèle au
poste...même malade à crever, elle vient ...
Quand on arrive à l'usine, c'est le pointage..On lui sort sa
carte et on la lui pointe, c'est comme ça depuis toujours...on pense qu'elle ne
sait pas lire ni écrire, mais on n'en parle jamais...à quoi bon....On s'en est
rendu compte le jour où elle a été embauchée....elle est restée devant le
tableau rempli de cartes avec un oeil hébété, en prenant une au hasard, la
reposant...puis une autre.....et puis, elle a dit "je n'ai pas mes
lunettes...." et on lui a demandé son nom...et depuis, on la pointe chaque
jour...Il arrive même qu'on la pointe alors qu'elle est en congé...
Puis on se masse toutes au milieu de l'atelier, attendant le
chef....celui qui va décider de notre sort pour la journée...Il place tout de
suite la plus âgée....vous allez faire de l'avance de coupelles Mme
trucmuche...pas compliqué...Une vis, un ressort sur la vis et une coupelle pour
terminer...elle est chargée de ravitailler toutes les chaines qui feront ce
type de rétroviseurs ....Elle cherche sa chaise des yeux, car comme on
fonctionne à 2 équipes, une du matin et une du soir, il arrive que nos chaises
se trimballent dans l'atelier...C'est d'ailleurs la première chose qu'on fait
en arrivant...Vous dire que c'est précieux une chaise n'est pas assez
fort....c'est l'outil qui va faire que votre journée sera confortable ou
pas...parfois, des ouvriers des autres ateliers viennent les piquer ...Tant qu'on n'a pas retrouvé notre
bien, celui qui est à la bonne hauteur, qui a presque pris la forme de nos
fesses à force d'y être assis, on n'entame pas la journée...C'est con, mais les
premières paroles qu'on entend le matin, c'est à propos des ordures qui ont
piqué notre chaise...
Ensuite, selon l'humeur du chef, on est placé les unes après
les autres sur une commande bien spécifique...La première assemble des tiges
qu'elle balance sur la chaîne qui avance, la seconde assemble la tige sur le
boitier, la troisième assemble les glaces sur des joncs brûlants qui sortent
d'un four qui souffle une chaleur d'enfer, et la dernière emballe le
rétro.....1200 rétros...1200 fois je prends le rétro sur le tapis, je claque
une glace dessus, l'essuie avec un chiffon alcoolisé, remet le rétro sur le
tapis, prends le nouveau rétro qui arrive.....1200 fois.....
Faut pas trop penser hein? Sinon, personne ne serait là...Si
on se mettait à réfléchir on retournerait toutes se coucher....
Un matin, on en a ramassé une de plus sur le chemin...Une
nouvelle, qui a encore l'oeil brillant et qui sourit en montant dans le
bus...Comme personne ne répond à ses avances, elle s'installe toute seule dans
le fond...je vais vous dire, quand on fait ce genre de boulot, on perd vite
toute humanité...Moi, le premier jour, je suis montée toute fraîche et
souriante, j'ai dit "bonjour" gaiement, mais j'ai pas eu de
réponse....Mes premiers pas dans le vestiaire situé dans un sous sol m'ont
refroidie d'office , j'ai quitté mon
manteau et suivi le troupeau...j'ai pointé, comme tout le monde et suis restée
à l'écart ...
Mon premier jour je m'en souviendrai toute ma vie....je suis
sortie avec les mains remplies d'ampoules, brûlée par les joncs des glaces car
personne ne m'a filé de gants afin que ce soit plus confortable...deux fois 7
minutes pour aller aux toilettes, et ne jamais partir sans être remplacée...et c'est
jamais quand on en a envie, c'est quand "EUX" en avaient
envie....J'ai vite appris à ne plus boire trop de café ou d'eau...
et puis il a fallu choisir: les toilettes ou la
cigarette....J'ai choisi la cigarette, il suffisait de bien prendre ses
précautions avant...
à 8h30...Casse croûte..Tout le monde en file indienne descend
à la cantine...1/2 heure de repos...pipi, un café, un sandwich, 3
cigarettes.....
ça bourdonne partout,
ça rit, ça parle, ça crie....ça se réveille quoi !! à 9h, on se dit :
"encore 4 heures à tirer..." C'est les plus longues, celles qui se
traînent , celles où votre haut du dos commence à brûler, celles qui vous font
dire chaque jour: "demain, je n'y vais pas...." car oui, à la fin,
personne ne vous oblige à aller travailler dans cet atelier de merde....L'homme
sera bien content de me voir rentrer à la maison la tête basse.....
13h....on quitte l'atelier sur un dernier pointage, on monte
dans le bus et deux cigarettes plus loin, me voilà revenue à la maison.....
Dringggggg ! 3h20....il faut y retourner.....Car non ! pas
question d'abandonner....
15 ans j'y ai passé !! 15 ans ! si ce n'est pas de la folie,
ça y ressemble fortement !
















